Six ans après l’abandon définitif du projet d’aéroport du Grand Ouest, le site de Notre-Dame-des-Landes n’a rien perdu de sa charge symbolique. Ces 1 650 hectares de bocage humide au nord de Nantes continuent de cristalliser des questions essentielles sur l’avenir des terres agricoles, la préservation de la biodiversité et la place des mouvements citoyens dans la fabrique des territoires. Zad notre dame des landes aujourd’hui : que reste-t-il de la lutte et quel avenir pour le site ? Tour d’horizon factuel d’un territoire en pleine recomposition.
Zad notre dame des landes aujourd’hui : comprendre ce qu’il reste après 2018
Quand le gouvernement annonce, en janvier 2018, l’abandon du projet d’aéroport, il ne remet pas les compteurs à zéro pour autant. Le territoire sort d’une occupation militante dense, marquée par des années de blocages, d’expropriations anticipées et de constructions informelles. L’État y détient alors la majorité du foncier, issu de rachats et de procédures d’expropriation engagées dès les années 1970.
Les opérations d’évacuation conduites au printemps 2018 transforment profondément la physionomie du site, sans pour autant l’effacer. Aujourd’hui, trois grands types d’occupation coexistent :
- Des exploitations agricoles historiques, présentes bien avant la lutte, qui ont cherché à sécuriser leurs baux après des années d’instabilité juridique ;
- Des projets issus du mouvement zadiste — maraîchage, élevages, boulangerie paysanne, ateliers de transformation — plus ou moins régularisés au regard du droit rural ;
- Des espaces collectifs — prairies de pâture partagée, zones boisées, chemins, écoconstructions — dont l’avenir reste soumis aux décisions des collectivités.
Cette cohabitation place face à face des cultures radicalement différentes : des agriculteurs professionnels réclamant visibilité, titres fonciers et accès aux aides de la PAC, et des collectifs altermondialistes attachés à l’autogestion et à la mise en commun des terres.
Un bocage humide aux atouts écologiques reconnus
Loin de n’être qu’un terrain de lutte politique, Notre-Dame-des-Landes est un écosystème à part entière. Ses caractéristiques environnementales en font un site d’intérêt majeur pour plusieurs enjeux climatiques et biologiques :
- Un bocage dense avec un maillage de haies, talus et mares qui soutiennent une biodiversité ordinaire mais précieuse : amphibiens, insectes pollinisateurs, oiseaux nicheurs ;
- Des zones humides étendues, essentielles pour la qualité de l’eau, la régulation naturelle des crues et le stockage du carbone ;
- Des prairies permanentes, support d’une flore variée et d’une activité agricole diversifiée, notamment en élevage extensif.
Ces atouts écologiques étaient d’ailleurs reconnus par les services de l’État eux-mêmes dès les années 2000, qui avaient néanmoins défendu le principe de « compensation environnementale » pour justifier la construction de l’aéroport. Un argument que les opposants ont systématiquement contesté, en soulignant l’irremplaçabilité de ces milieux dans un contexte de dérèglement climatique et d’effondrement de la biodiversité.
Aujourd’hui, dans le cadre de l’objectif national de zéro artificialisation nette (ZAN) à horizon 2050, ce bocage préservé constitue un capital naturel que les pouvoirs publics ont tout intérêt à protéger et à valoriser plutôt qu’à dégrader.
La redistribution foncière, épicentre de toutes les tensions
La question du foncier est au cœur de l’avenir du site. Sur un territoire où la grande majorité des parcelles appartiennent à des acteurs publics ou para-publics, chaque décision d’attribution devient un acte politique. Les outils mobilisés par les pouvoirs publics sont ceux du droit rural classique :
- Intervention des SAFER (Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural) pour encadrer les cessions ;
- Conventions d’occupation précaire ou baux ruraux, selon le degré de régularisation des projets ;
- Appels à projets pour de nouvelles installations agricoles ;
- Intégration des usages dans les Plans locaux d’urbanisme intercommunaux (PLUi).
Mais Notre-Dame-des-Landes n’est pas une commune ordinaire. Chaque attribution fait écho à la lutte. Confier une parcelle à une exploitation conventionnelle plutôt qu’à un collectif issu de la ZAD peut être perçu comme une sanction politique. Inversement, régulariser un projet né dans l’illégalité est lu, par certains, comme une prime à la contestation.
Les lignes de fracture persistantes
Sur le terrain, plusieurs débats structurent encore la vie du site :
- Le choix entre retour à une agriculture conventionnelle — remise en culture classique, effacement des traces de la ZAD — et reconnaissance de l’expérimentation — maintien de formes d’habitat partagé, gestion collective de parcelles ;
- La crainte d’une reconstitution de grandes unités agricoles intensives, en contradiction avec les objectifs de biodiversité et l’esprit même de la lutte ;
- La difficulté d’intégrer dans les cadres réglementaires des projets hybrides, mêlant agriculture paysanne, accueil social, activités culturelles et protection de la nature.
Quel avenir pour le site : entre modèle alternatif et normalisation institutionnelle
L’enjeu dépasse désormais la simple gestion d’un foncier atypique. Notre-Dame-des-Landes est devenu un laboratoire involontaire des transitions écologiques et sociales que la France peine à mettre en œuvre à grande échelle. Plusieurs scénarios se dessinent pour les années à venir.
Un territoire de référence pour l’agroécologie
Certains acteurs — élus locaux, associations, chercheurs — plaident pour que le site devienne un territoire pilote en agroécologie. La combinaison d’un bocage intact, de sols peu artificialisés et d’une diversité d’exploitations à petite échelle offre un cadre idéal pour expérimenter :
- Des systèmes d’élevage herbager bas carbone ;
- Des pratiques maraîchères en circuits ultra-courts ;
- Une gestion collective des haies et des zones humides, intégrée à une trame verte et bleue cohérente.
La menace d’une banalisation progressive
À l’opposé, la pression foncière croissante autour de la métropole nantaise et les logiques de rationalisation agricole font peser un risque réel de banalisation du site. Sans cadre de protection fort — réserve naturelle, zone Natura 2000 élargie, ou statut spécifique de gestion — rien n’empêche une reconversion progressive vers des modèles plus intensifs ou une urbanisation diffuse.
Un héritage mémoriel et politique à assumer
Au-delà des usages du sol, se pose aussi la question de la mémoire de la lutte. Des initiatives locales cherchent à documenter, transmettre et valoriser l’expérience de la ZAD : archives participatives, circuits de visite, résidences artistiques sur le territoire. Ces démarches contribuent à faire de Notre-Dame-des-Landes un lieu de réflexion sur les mobilisations écologistes, à une époque où les conflits autour des grands projets d’infrastructure se multiplient en France et en Europe.
Notre-Dame-des-Landes, miroir des contradictions de la transition écologique
Ce qui se joue à Notre-Dame-des-Landes dépasse largement les 1 650 hectares du bocage ligérien. Le site condense, en un seul territoire, les contradictions de la France face à sa transition écologique :
- Comment protéger durablement des milieux naturels sans les figer dans un conservatoire ;
- Comment associer les habitants et les usagers à la gouvernance d’un espace collectif sans tomber dans l’impasse décisionnelle ;
- Comment réconcilier les exigences du droit rural, de l’urbanisme et des politiques environnementales avec des formes d’occupation innovantes mais fragiles.
La ZAD de Notre-Dame-des-Landes n’a pas disparu : elle s’est transformée. Elle pose désormais, sous une forme plus silencieuse mais tout aussi exigeante, la question de ce que nous voulons faire de nos terres, de notre alimentation et de nos paysages. Une question à laquelle ni les agriculteurs, ni les collectifs militants, ni les institutions ne peuvent répondre seuls.














