Un territoire emblématique, au croisement des enjeux climat, biodiversité et démocratie locale
Six ans après l’abandon du projet d’aéroport du Grand Ouest, la zone de Notre-Dame-des-Landes reste un symbole. Symbole d’une lutte contre l’artificialisation des terres et les grands projets d’infrastructures, mais aussi laboratoire, parfois chaotique, d’autres manières d’habiter et de gérer un territoire. Entre bocage préservé, fermes en activité et traces d’une occupation contestataire, que reste-t-il aujourd’hui de la « ZAD » ? Et surtout : quel avenir se dessine pour ces 1 650 hectares au nord de Nantes ?
L’enjeu dépasse largement le cas local. À l’heure où la France s’est engagée à atteindre le « zéro artificialisation nette » des sols (ZAN) à l’horizon 2050, ce morceau de bocage humide cristallise plusieurs questions-clés :
Pour décrypter ce qui se joue aujourd’hui à Notre-Dame-des-Landes, il faut revenir sur quelques éléments de contexte : le cadre réglementaire, les caractéristiques écologiques du site, et la façon dont la puissance publique gère, depuis 2018, un foncier atypique.
Un projet d’aéroport abandonné, mais un territoire sous contraintes
Le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes, porté par l’État pendant plusieurs décennies, prévoyait la construction d’une plate-forme aéroportuaire et de ses infrastructures connexes sur une zone majoritairement agricole et forestière. Le site présente trois caractéristiques majeures du point de vue environnemental :
Autant d’éléments qui avaient conduit, dès les années 2000, les services de l’État à reconnaître la sensibilité écologique du site, tout en défendant la « compensation environnementale » du projet d’aéroport. Un raisonnement que les opposants ont constamment contesté, en soulignant le rôle de ces milieux dans l’adaptation au changement climatique et la préservation de la biodiversité.
Lorsque le gouvernement annonce finalement, en janvier 2018, l’abandon définitif du projet, plusieurs dispositifs juridiques et fonciers restent en place :
L’abandon de l’aéroport ne suffit donc pas à « remettre les compteurs à zéro ». Il ouvre, au contraire, une zone d’incertitude : que faire de ces terres ? Qui doit décider ? Selon quelles priorités : agricoles, écologiques, sociales, économiques ?
Après la « zone à défendre », une zone à réinventer
La ZAD – « zone à défendre » – a longtemps été décrite comme un territoire en marge, échappant largement aux règles classiques d’aménagement, de propriété et de gestion des activités. Cabane dans un arbre, hangar bricolé, ferme occupée, routes barrées : les images ont marqué l’opinion. Depuis les opérations d’évacuation menées par l’État en 2018, la physionomie du site a changé, mais certaines dynamiques initiées durant la lutte perdurent.
On retrouve aujourd’hui, de façon schématique, trois grands types d’occupations :
Cette cohabitation ne va pas de soi. Elle met face à face des cultures professionnelles et politiques différentes :
Le rôle de l’État et des collectivités consiste, depuis 2018, à arbitrer entre ces attentes, sous le regard attentif – et parfois méfiant – des habitants des communes alentours.
Une redistribution foncière sous haute surveillance
La question du foncier est au cœur de l’après-ZAD. Sur un territoire où la majorité des terres appartiennent à des acteurs publics ou para-publics, chaque hectare réaffecté devient un enjeu politique. Les grands principes affichés par les pouvoirs publics s’articulent généralement autour de trois objectifs :
Dans les faits, la redistribution des terres s’appuie sur plusieurs outils bien connus des territoires ruraux : intervention des sociétés d’aménagement foncier (SAFER), conventions d’occupation, appels à projets pour de nouvelles installations, intégration dans les documents d’urbanisme intercommunaux (PLUi), etc.
Mais Notre-Dame-des-Landes n’est pas une commune comme une autre. Ici, chaque décision fait écho à des années de lutte. L’attribution d’une parcelle à une exploitation conventionnelle plutôt qu’à un collectif issu de la ZAD peut être vécue comme une sanction politique. À l’inverse, la régularisation d’un projet agricole né dans l’illégalité peut être perçue comme une prime à la contestation.
Sur le terrain, plusieurs lignes de tension apparaissent :
Autrement dit, le foncier est devenu le prolongement administratif d’un conflit à la fois écologique, social et politique.
Biodiversité, eau, climat : un bocage sous pression mais riche en atouts
Au-delà de la conflictualité sociale, le site de Notre-Dame-des-Landes reste avant tout un territoire bocager, avec des fonctionnalités écologiques fortes. Dans un contexte de changement climatique et de pression croissante sur les ressources en eau, ces fonctionnalités prennent une valeur stratégique.
Les principaux atouts identifiés par les études et inventaires réalisés sur le secteur sont bien connus des écologues :
La perspective de l’aéroport avait conduit à envisager la destruction partielle de ces milieux, avec des mesures de compensation à distance, fortement critiquées. L’abandon du projet change la donne : la priorité n’est plus de « compenser », mais de prévenir de nouvelles atteintes et de restaurer ce qui a été dégradé (remise en état de fossés, replantation de haies, limitation du drainage, etc.).
Dans ce cadre, le bocage de Notre-Dame-des-Landes peut devenir un terrain de démonstration pour plusieurs politiques nationales :
Reste à savoir comment traduire ces ambitions dans les pratiques agricoles et les usages quotidiens du territoire.
Agriculture : entre modèle productiviste, transition agroécologique et expérimentations zadistes
Si Notre-Dame-des-Landes fait aujourd’hui figure de symbole, c’est aussi parce qu’on y observe, à petite échelle, des trajectoires agricoles contrastées. Trois grandes tendances coexistent :
La question de l’avenir du site se pose alors en termes très concrets : quelles pratiques agricoles souhaite-t-on encourager sur ce territoire ? Et avec quels instruments ?
Plusieurs leviers peuvent être mobilisés par les pouvoirs publics :
À Notre-Dame-des-Landes, ces outils prennent une dimension symbolique particulière : soutenir une ferme en polyculture-élevage à bas intrants ou un collectif de maraîchers en bio, ce n’est pas seulement un geste technique, c’est aussi un signal envoyé sur la manière dont l’État et les collectivités interprètent l’héritage de la lutte.
Démocratie locale : du conflit à la co-construction ?
Un autre enjeu, moins visible mais structurant, tient à la manière dont les décisions sont prises. Le projet d’aéroport a été marqué par un long conflit entre procédures formelles (enquêtes publiques, recours, consultations) et contestation de leur légitimité par les opposants, qui dénonçaient un déficit de prise en compte des arguments environnementaux et des alternatives.
Après 2018, plusieurs démarches de concertation ont été mises en place à l’échelle locale : réunions publiques, groupes de travail sur l’avenir des terres, consultation des agriculteurs, échanges avec les communes et les intercommunalités. Reste que les mémoires du conflit demeurent vives, et que la confiance envers les institutions n’a pas été restaurée du jour au lendemain.
La question est simple, mais la réponse beaucoup moins : comment associer, de façon crédible, les habitants « classiques », les anciens zadistes, les agriculteurs, les élus locaux et les services de l’État à la définition d’un projet de territoire partagé ?
Plusieurs pistes sont régulièrement évoquées :
La difficulté, dans un territoire comme Notre-Dame-des-Landes, est de ne pas transformer la « participation » en simple exercice de communication. Pour être crédible, la co-construction doit s’accompagner de marges de manœuvre réelles sur l’affectation des terres, le type de projets acceptés ou refusés, les choix d’investissements publics (voirie, équipements, soutien aux activités).
Quel futur pour le site : vitrine de la transition ou simple retour à l’ordinaire ?
Au moment de se projeter dans les prochaines années, plusieurs scénarios – volontairement schématiques – peuvent être imaginés pour Notre-Dame-des-Landes.
Premier scénario : la normalisation. Le foncier est progressivement réparti entre exploitations agricoles classiques, quelques projets alternatifs régularisés et des espaces naturels protégés de manière ponctuelle. La mémoire de la ZAD subsiste, mais le territoire se fond peu à peu dans le paysage rural ordinaire de la région.
Deuxième scénario : la vitrine verte. Le site devient un laboratoire assumé de la transition agroécologique et de la protection du bocage, avec :
Troisième scénario : l’entre-deux conflictuel. La redistribution foncière se fait au cas par cas, sans vision claire, les tensions persistent entre agriculteurs, collectifs alternatifs et pouvoirs publics, les enjeux climat-biodiversité sont traités à la marge, faute de cadre stabilisé.
Rien n’oblige à choisir strictement l’un ou l’autre de ces scénarios. Mais la façon dont seront tranchées, dans les mois et années à venir, plusieurs questions très concrètes – baux, projets agricoles, protection des milieux, statut des habitats – orientera de facto le modèle dominant.
Notre-Dame-des-Landes cristallise ainsi, à une échelle très locale, plusieurs débats nationaux :
La ZAD, en tant que « zone à défendre », n’existe plus juridiquement. Mais la zone, elle, reste à défendre pour d’autres raisons : sa capacité à stocker du carbone, à réguler l’eau, à abriter une biodiversité ordinaire devenue rare dans de nombreux territoires, à accueillir des formes d’agriculture et d’habitat plus sobres.
Reste à savoir si Notre-Dame-des-Landes deviendra un simple exemple parmi d’autres de retour à l’ordre établi, ou un cas d’école d’un autre type de compromis entre institutions, habitants et milieux vivants. Dans un contexte de crise climatique et de recomposition des politiques publiques de l’environnement, la réponse apportée à cette question dépassera largement les limites du bocage nantais.














