Site icon

Timothee Parrique : penser la décroissance pour transformer l’économie et le climat

Timothee parrique : penser la décroissance pour transformer l’économie et le climat

Timothee parrique : penser la décroissance pour transformer l’économie et le climat

Depuis quelques années, un économiste français s’est imposé comme l’une des voix les plus audibles d’un courant longtemps resté marginal : la décroissance. Timothée Parrique, chercheur en économie écologique, multiplie tribunes, conférences et travaux académiques pour défendre une idée dérangeante pour les décideurs : il n’est pas possible de concilier indéfiniment croissance économique et respect des limites planétaires.

Alors que la France et l’Union européenne se sont engagées à la neutralité carbone d’ici 2050, que les rapports du GIEC alertent sur l’insuffisance des politiques actuelles et que les indicateurs de biodiversité continuent de se dégrader, la proposition de “penser la décroissance” bouscule un cadre politique construit depuis des décennies autour du dogme de la croissance du PIB. Que recouvrent exactement ces travaux ? En quoi interrogent-ils nos stratégies climat-énergie et les politiques publiques françaises ?

Qui est Timothée Parrique et d’où vient son approche ?

Timothée Parrique est docteur en économie, diplômé de l’Université Clermont Auvergne et de l’université suédoise de Lund. Sa thèse, soutenue en 2019, porte un titre explicite : « Decroissance: une théorie du changement socio-économique ». Il appartient à la tradition de l’économie écologique, qui considère l’économie comme un sous-système de l’écosystème terrestre, et non l’inverse.

Il s’est fait connaître du grand public avec son essai Ralentir ou périr – L’économie de la décroissance (Seuil, 2022), largement relayé dans le débat médiatique. Dans ce livre, il synthétise une littérature académique encore peu connue en France, qui interroge la faisabilité de la “croissance verte” et explore des modèles économiques post-croissance.

Sa démarche est double :

Ce positionnement à la croisée du monde académique et du débat public en fait un interlocuteur de plus en plus sollicité, y compris par des élus qui cherchent à intégrer la notion de limites planétaires dans leurs politiques de territoire.

La critique de la “croissance verte” : que disent réellement les chiffres ?

Au cœur des travaux de Timothée Parrique se trouve une question précise : peut-on maintenir une croissance économique continue tout en réduisant suffisamment et durablement notre empreinte écologique pour respecter les objectifs climatiques et préserver la biodiversité ? C’est la promesse de la “croissance verte” : découpler PIB et pressions environnementales.

Parrique s’appuie sur plusieurs grandes méta-études internationales portant sur le découplage entre croissance économique, émissions de gaz à effet de serre et consommation de ressources. Les résultats convergent :

En France, les émissions territoriales de gaz à effet de serre ont baissé d’environ 23 % entre 1990 et 2022, tandis que le PIB a augmenté. Mais si l’on inclut les émissions importées (celles liées à la production des biens consommés en France mais fabriqués à l’étranger), la baisse est bien plus limitée. De même, l’empreinte matière de l’économie française (toutes les ressources naturelles mobilisées, localement ou ailleurs) demeure élevée et mal alignée avec les scénarios de sobriété des rapports internationaux (PNUE, OCDE).

Pour Parrique, cette dissociation partielle ne suffit pas. Il insiste sur trois limites majeures :

Sa conclusion est volontairement tranchée : parier sur une croissance infinie dans un monde fini en espérant des gains d’efficacité technologique illimités relève, selon lui, de la “pensée magique”. Il plaide pour assumer politiquement la question suivante : jusqu’où voulons-nous et pouvons-nous faire croître la production matérielle sans compromettre les conditions mêmes de la vie sur Terre ?

Décroissance : de quoi parle-t-on exactement ?

Le terme “décroissance” est souvent caricaturé. Dans le débat public français, il est fréquemment associé à une vision punitive ou à un retour à la bougie. Timothée Parrique s’en saisit au contraire comme d’un levier pédagogique : un mot volontairement dérangeant, qui oblige à clarifier les termes du débat.

Il distingue plusieurs niveaux :

Autrement dit, il ne s’agit pas de “bloquer” toute activité économique, mais de réduire la part matérielle et énergivore de l’économie tout en renforçant les activités à forte utilité sociale et faible impact environnemental. Cette reconfiguration suppose de redéfinir ce que l’on mesure et valorise : placer d’autres indicateurs que le PIB au centre des décisions (empreinte carbone, indicateurs de bien-être, santé des écosystèmes, qualité des emplois…).

Un défi pour les politiques publiques françaises et européennes

Les travaux de Parrique interrogent directement les stratégies françaises et européennes de transition écologique. Le Pacte vert pour l’Europe (Green Deal) continue de s’inscrire dans une logique de “croissance durable et inclusive”. En France, la Stratégie nationale bas-carbone (SNBC) et la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) visent une décarbonation rapide, mais restent formulées dans un cadre où la croissance demeure un objectif implicite.

Comment imposer une réduction rapide des émissions et de la consommation de ressources sans remettre en question le moteur même de leur augmentation ? C’est là que le discours de Parrique apparaît à la fois stimulant et dérangeant pour les décideurs publics.

Il pointe plusieurs contradictions :

Pour les collectivités territoriales, ces débats ne sont pas abstraits. Elles doivent concrètement arbitrer entre construction de nouvelles zones commerciales ou réhabilitation de friches, entre agrandissement routier et investissement dans les mobilités douces, entre soutien à des filières exportatrices et relocalisation de productions de base. La grille de lecture “décroissance sélective / croissance de la résilience” peut servir d’outil d’analyse pour ces choix très concrets.

Des leviers de transformation : sobriété, partage, relocalisation

Au-delà du diagnostic, Timothée Parrique insiste sur des leviers d’action concrets, qui dialoguent directement avec les politiques publiques existantes :

Ces leviers ne sont pas spécifiques à la décroissance : ils sont déjà présents dans nombre de rapports officiels et stratégies nationales. La spécificité de Parrique est de les articuler dans une vision cohérente où la baisse de certains indicateurs (production matérielle, temps de travail, inégalités extrêmes) est assumée comme un objectif, et non comme un “dommage collatéral” à minimiser.

Quelles résistances, quels débats au sein du monde économique ?

La proposition de décroissance reste très clivante. Une partie du monde économique y voit un risque majeur pour l’emploi, la compétitivité et le financement de la transition écologique elle-même. Timothée Parrique répond en pointant plusieurs angles morts du débat :

Ces points de friction renvoient au cœur du débat français sur la planification écologique : jusqu’où l’État doit-il intervenir pour réorienter l’économie, et avec quels instruments ? Là encore, les analyses de Parrique servent moins de “solution clé en main” que de miroir critique aux stratégies actuelles.

Une grille de lecture utile pour les territoires et les acteurs de terrain

Pour les collectivités, entreprises publiques locales, agences de l’eau, parcs naturels ou syndicats d’énergie, la décroissance ne se traduit pas nécessairement par un changement de bannière idéologique. Mais la grille de lecture proposée par Timothée Parrique peut aider à :

Sur le terrain, des élus locaux témoignent déjà de ces tensions : accepter de renoncer à certains projets de zones d’activité pour préserver des terres agricoles, prioriser la rénovation plutôt que la construction neuve, limiter l’extension routière malgré la pression des usagers. Dans ce contexte, la notion de décroissance planifiée peut apparaître moins comme un slogan que comme une description lucide de choix déjà en train de s’opérer.

Penser la décroissance pour mieux piloter la transition

Les travaux de Timothée Parrique ne fournissent pas de “recette miracle” de politique publique. Ils posent une série de questions inconfortables, mais incontournables, à l’heure où les trajectoires actuelles nous éloignent encore des objectifs de l’Accord de Paris et des engagements européens de réduction des émissions et de préservation de la biodiversité.

Pour les décideurs, les ingénieurs, les urbanistes, les gestionnaires de réseaux ou les responsables d’aménagement, l’enjeu n’est pas tant d’adhérer ou non au mot “décroissance” que d’intégrer plusieurs constats :

Au fond, la proposition de Timothée Parrique revient à renverser une formule bien connue des discours politiques : plutôt que “verdir la croissance”, il s’agit de “mettre l’économie au service de la vie”, en acceptant que la prospérité ne se résume pas à la courbe du PIB. Un changement de cadre qui ne se décrète pas, mais qui, déjà, s’invite dans les arbitrages quotidiens des politiques d’environnement, d’aménagement et de transition énergétique.

Quitter la version mobile