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Reprotoxicité : comprendre les risques pour la fertilité et l’environnement

Reprotoxicité : comprendre les risques pour la fertilité et l’environnement

Reprotoxicité : comprendre les risques pour la fertilité et l’environnement

Infertilité en hausse, chute de la concentration de spermatozoïdes, malformations congénitales, fausses couches répétées… Depuis une vingtaine d’années, les signaux d’alerte se multiplient, en France comme à l’international. Selon l’Inserm, 3,3 millions de personnes sont aujourd’hui prises en charge pour infertilité en France. À l’échelle mondiale, plusieurs méta-analyses indiquent une baisse de plus de 50 % de la concentration spermatique en moins de 50 ans dans les pays industrialisés.

Parmi les facteurs mis en cause, les modes de vie (tabac, alcool, obésité, âge de la maternité) jouent évidemment un rôle. Mais un autre paramètre, longtemps sous-estimé, s’impose désormais dans le débat public : l’exposition à des substances dites « reprotoxiques », nocives pour la reproduction humaine et animale.

Que recouvre exactement ce terme ? Comment ces substances se retrouvent-elles dans notre environnement quotidien ? Et quelles réponses apportent – ou n’apportent pas encore – les politiques publiques ? Tour d’horizon, entre laboratoire, usines et rivières.

Reprotoxicité : de quoi parle-t-on exactement ?

En toxicologie, une substance est dite « reprotoxique » lorsqu’elle altère la fertilité (masculine ou féminine), le développement de l’embryon ou du fœtus, ou la santé de la descendance. Elle peut agir à plusieurs niveaux :

En droit européen, ces substances sont classées dans la famille des CMR (Cancérigènes, Mutagènes, Reprotoxiques). Le règlement CLP (Classification, Labelling and Packaging) distingue :

À côté de ce cadre, une autre catégorie a émergé dans le débat public : les perturbateurs endocriniens, capables d’interférer avec le système hormonal. Certains perturbateurs endocriniens sont aussi reprotoxiques, mais l’inverse n’est pas systématique. Le di-2-éthylhexyl phtalate (DEHP), par exemple, est à la fois perturbateur endocrinien et toxique pour la reproduction.

Cette articulation entre toxicologie « classique » et endocrinologie complique le travail des agences sanitaires. De faibles doses chroniques, des fenêtres de vulnérabilité très spécifiques (in utero, petite enfance, puberté) et des effets différés sur plusieurs décennies rendent l’évaluation des risques particulièrement délicate.

Un cadre réglementaire encore en construction

Sur le papier, l’Union européenne dispose de l’un des cadres réglementaires les plus avancés au monde avec le règlement Reach (enregistrement, évaluation, autorisation et restriction des substances chimiques). Les substances CMR de catégorie 1A et 1B font l’objet de restrictions ou d’autorisations très encadrées, en particulier lorsqu’elles sont présentes dans des produits de grande consommation.

Dans la pratique, plusieurs limites subsistent :

La France s’est positionnée parmi les pays moteurs sur ces sujets. Depuis 2014, elle s’est dotée d’une stratégie nationale sur les perturbateurs endocriniens (SNPE), renforcée en 2019 (SNPE 2). Des restrictions supplémentaires ont été mises en place, par exemple :

Ces avancées restent toutefois partielles. Plusieurs ONG et sociétés savantes appellent à un changement d’échelle, estimant que l’évaluation substance par substance n’est plus adaptée face à des milliers de molécules en circulation.

Où se cachent les substances reprotoxiques ?

La reprotoxicité n’est pas l’apanage d’un petit nombre de molécules « exotiques ». On la retrouve dans de grandes familles de produits, présents dans l’industrie, les usages agricoles, mais aussi le quotidien des ménages.

Parmi les principales sources d’exposition identifiées :

Ces substances peuvent atteindre l’organisme par différentes voies : inhalation (air intérieur et extérieur), ingestion (alimentation, eau de boisson, poussières domestiques), voie cutanée (cosmétiques, matériaux en contact avec la peau). Certaines s’accumulent dans les graisses, d’autres sont rapidement éliminées mais nécessitent une exposition quasi continue en raison de leur omniprésence.

Des effets sur la fertilité… et au-delà

Les effets sanitaires des reprotoxiques ne se résument pas à une simple « baisse de fertilité ». Les études épidémiologiques et expérimentales décrivent un spectre large d’atteintes, rendant le lien de cause à effet complexe à établir mais difficile à ignorer.

Chez l’homme, les principales atteintes documentées concernent :

Un point de plus en plus discuté concerne les effets transgénérationnels. Certaines substances reprotoxiques semblent capables d’induire des modifications épigénétiques (marques sur l’ADN régulant l’expression des gènes) transmissibles à la descendance. Autrement dit, une exposition in utero pourrait avoir des répercussions non seulement sur l’enfant, mais aussi sur les générations suivantes.

Ces constats restent entourés d’incertitudes : l’Inserm comme l’Anses soulignent la difficulté d’isoler le rôle spécifique d’une substance dans un environnement où le tabac, l’alcool, la pollution atmosphérique ou le stress agissent en parallèle. Mais la convergence des signaux issus de disciplines différentes (toxicologie, épidémiologie, endocrinologie, écologie) pousse de plus en plus à appliquer le principe de précaution.

Quand la reprotoxicité touche aussi les écosystèmes

Les organismes humains ne sont pas les seuls exposés. Une grande partie des substances reprotoxiques finit tôt ou tard dans les milieux naturels, via :

Les impacts sur la faune sont documentés depuis plus longtemps que sur l’être humain. Les biologistes ont observé, dès les années 1990, des phénomènes d’« intersexuation » chez les poissons en aval de stations d’épuration : présence de tissus testiculaires et ovariens chez un même individu, production d’ovocytes chez des mâles, baisse de fertilité des populations. En cause : des résidus d’hormones (pilule contraceptive, traitements hormonaux) mais aussi d’autres substances mimant l’œstradiol.

Chez les oiseaux, amphibiens, mollusques, des effets comparables ont été décrits :

Ces perturbations ne sont pas qu’une curiosité de biologiste. Elles peuvent affecter la dynamique des populations et, à terme, la résilience des écosystèmes déjà fragilisés par le changement climatique, l’artificialisation des sols ou la fragmentation des habitats.

D’un point de vue réglementaire, cet impact sur la biodiversité est encore peu intégré. Les évaluations environnementales des substances se concentrent souvent sur la mortalité aiguë ou la bioaccumulation, sans toujours explorer finement les effets sur la reproduction, pourtant décisifs à moyen terme.

Un enjeu socio-économique et territorial

La reprotoxicité ne se joue pas dans un espace aseptisé. Elle croise des enjeux sociaux, économiques et territoriaux très concrets.

Les travailleurs exposés (ouvriers de la chimie, du bâtiment, soignants manipulant certains produits, employés d’imprimerie, agriculteurs) restent en première ligne. Si le Code du travail prévoit une protection renforcée pour les substances CMR (substitution, limitation d’exposition, équipements de protection individuelle, surveillance médicale), la mise en œuvre est inégale selon la taille des entreprises et le niveau de culture de prévention.

Les territoires à forte densité industrielle ou agricole cumulent souvent :

Enfin, la question des répercussions sur la natalité et la santé reproductive concerne directement l’organisation de nos systèmes de santé, déjà sous tension : recours accru à la procréation médicalement assistée, prise en charge de pathologies chroniques liées à l’exposition précoce, accompagnement de couples confrontés à l’infertilité.

Derrière le débat scientifique et réglementaire, c’est donc un choix de société qui se dessine : quels risques collectifs sommes-nous prêts à tolérer au nom de certains usages industriels ou de confort, et pour quels bénéfices réels ?

Ce que changent – et ne changent pas encore – les politiques publiques

Au niveau européen, plusieurs chantiers structurants sont en cours dans le cadre du Pacte vert :

En France, les plans nationaux santé-environnement (PNSE), la stratégie nationale perturbateurs endocriniens et les plans Écophyto (réduction des pesticides) constituent les principaux instruments. Des collectivités territoriales commencent aussi à s’emparer du sujet, via :

Mais l’écart reste important entre les ambitions affichées et la réalité du terrain. Plusieurs dossiers illustrent ces tensions :

À court terme, le renforcement de la connaissance (biosurveillance, suivi des expositions professionnelles, études de cohorte mère-enfant) apparaît comme un levier essentiel pour objectiver les risques et hiérarchiser les priorités réglementaires.

Quels leviers d’action pour les entreprises et les territoires ?

Pour les industriels, la reprotoxicité n’est plus seulement un risque réglementaire ; c’est aussi un risque de réputation et, de plus en plus, un facteur de compétitivité. Les marchés publics, comme certains grands donneurs d’ordre privés, intègrent désormais des critères relatifs aux substances préoccupantes.

Parmi les leviers possibles :

Les collectivités locales disposent également de marges de manœuvre, souvent sous-estimées :

Au-delà de l’aspect sanitaire, ces actions peuvent devenir des leviers d’attractivité pour des territoires cherchant à se positionner comme « laboratoires de la transition écologique ».

Et au niveau individuel, que peut-on réellement faire ?

Face à un sujet aussi systémique, la tentation est grande de se sentir impuissant. Pourtant, certaines expositions peuvent être réduites par des choix de consommation et des gestes quotidiens, sans tomber dans une culpabilisation individuelle qui ferait oublier les enjeux structurels.

Quelques pistes, issues des recommandations des agences sanitaires :

Ces gestes ne « purifient » pas l’environnement. Ils contribuent cependant à limiter l’exposition lors de périodes de vulnérabilité particulière (grossesse, petite enfance) et, surtout, à alimenter une demande sociale en faveur de produits et pratiques moins dépendants de substances problématiques.

Vers une chimie compatible avec la fertilité et le vivant ?

La reprotoxicité met un projecteur cru sur un angle mort de notre modèle de développement : pendant des décennies, la performance des produits (solidité, souplesse, résistance au feu, hydrophobie) a été privilégiée, sans que les effets différés sur la reproduction et les écosystèmes soient réellement intégrés.

Le tournant est amorcé, sous la pression conjointe de la science, des associations, de certains industriels et de citoyens inquiets. Mais la « chimie durable » reste largement à inventer, dans ses procédés comme dans ses modes de régulation. L’enjeu n’est pas de bannir toute chimie – mission impossible – mais de redéfinir les règles du jeu : ne pas mettre sur le marché des substances dont la persistance, le caractère bioaccumulable et les effets potentiels sur la reproduction risquent de hypothéquer durablement la santé humaine et la biodiversité.

Derrière les acronymes (CMR, PFAS, DEHP, BPA) et les débats techniques, une question simple demeure : quel héritage chimique souhaitons-nous transmettre aux générations futures ? Les réponses qui seront apportées dans les prochaines années, à Bruxelles comme à Paris et dans les territoires, pèseront lourd sur la capacité des sociétés à préserver ce bien commun fondamental qu’est le vivant lui-même.

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