Entre les « offres vertes », les labels, les comparateurs en ligne et les promesses de neutralité carbone, choisir son électricité peut vite tourner au casse-tête. Pourtant, ce choix n’est pas anodin : il oriente le mix énergétique, les investissements dans les renouvelables et, in fine, les émissions du secteur électrique.
En France, l’électricité est déjà moins carbonée que la moyenne européenne grâce au nucléaire (autour de 5 gCO₂/kWh pour le nucléaire, contre 400 à 800 gCO₂/kWh pour du charbon). Mais cela ne signifie pas que toutes les offres se valent, ni que la marge de progression est négligeable, notamment sur le développement des énergies renouvelables, la gestion des pointes et la sobriété.
Alors, que recouvrent vraiment les « offres vertes » ? Sur quels indicateurs s’appuyer pour faire un choix réellement pertinent sur le plan environnemental ? Et quelles sont les limites des dispositifs actuels ?
Pourquoi le choix d’une offre d’électricité a un impact… limité mais réel
Premier rappel essentiel : en France, tous les consommateurs sont alimentés par le même réseau électrique, géré par RTE pour le transport et Enedis (et d’autres ELD) pour la distribution. Impossible, techniquement, de faire arriver à votre prise « uniquement » de l’éolien ou du solaire. Ce que vous choisissez, ce n’est pas un électron spécifique, mais un mode de financement et de valorisation de certaines productions.
Le mix électrique français repose aujourd’hui sur :
- Environ 60–65 % de nucléaire (part variable selon les années et la disponibilité du parc) ;
- Autour de 20–25 % de renouvelables (hydraulique, éolien, solaire, biomasse), en croissance mais encore loin des objectifs 2030 ;
- Une part résiduelle mais stratégique de fossiles (gaz, charbon, fioul), mobilisée surtout lors des pointes de consommation hivernales.
Dans ce contexte, le choix d’une offre ne va pas « verdir » instantanément votre électricité, mais il envoie un signal économique : plus les consommateurs se tournent vers des offres exigeantes, plus les fournisseurs ont intérêt à signer des contrats de long terme avec des producteurs renouvelables, à développer de nouveaux parcs, à investir dans la flexibilité (stockage, effacement) et à proposer des services de maîtrise de la demande.
L’impact est donc indirect, mais il existe. Encore faut-il distinguer les offres qui produisent un effet réel de celles qui se contentent de jouer sur les mécanismes de marché.
Ce que recouvrent vraiment les « offres vertes »
La clé pour comprendre les offres vertes tient en deux mots : garanties d’origine. Ce mécanisme européen, encadré par la directive sur les énergies renouvelables, permet de certifier qu’une quantité donnée d’électricité a été produite par une source renouvelable (éolien, solaire, hydraulique, biomasse).
Concrètement :
- Un producteur renouvelable injecte de l’électricité sur le réseau et reçoit des garanties d’origine (GO), émises par un organisme dédié (en France, EEX via Powernext historiquement).
- Ces GO peuvent être revendues séparément de l’électricité physique à un fournisseur ;
- Le fournisseur annule ensuite ces GO au nom de ses clients pour « verdir » leur consommation, même s’il achète par ailleurs son électricité sur le marché classique.
C’est là que le débat commence. De nombreuses offres dites « vertes » se contentent en réalité d’acheter de l’électricité de base sur le marché de gros (souvent issue du mix moyen, donc nucléaire + une part de fossile) et d’y adosser des GO, parfois très bon marché, émises par des centrales hydrauliques anciennes déjà largement amorties.
Résultat : votre facture finance peu, voire pas du tout, de nouveaux projets renouvelables. Elle contribue surtout à valoriser un mécanisme comptable. C’est pourquoi les autorités publiques et les ONG ont progressivement cherché à différencier les offres selon leur niveau d’exigence.
Le cadre réglementaire et les prises de position publiques
En France, la Commission de régulation de l’énergie (CRE) et l’Ademe ont publié plusieurs études pour éclairer le consommateur. Un point-clé ressort : le simple adossement de garanties d’origine ne suffit pas à revendiquer un impact environnemental significatif.
L’Ademe distingue ainsi plusieurs grands types d’offres :
- Offres « purement financières » : le fournisseur n’achète pas d’électricité renouvelable spécifique, il se contente de GO achetées sur le marché, souvent découplées de tout nouveau projet ;
- Offres intégrées : le fournisseur achète à la fois l’électricité et les GO directement à des producteurs renouvelables, via des contrats d’approvisionnement (PPA ou équivalents) ;
- Offres de soutien à de nouvelles capacités : une partie du prix financent explicitement de nouveaux projets (participation au capital, complément de rémunération hors dispositif public, etc.).
En 2021, l’Ademe a lancé le label « VertVolt » pour aider les consommateurs à s’y retrouver. Il distingue notamment :
- Un niveau « engagé » : 100 % de l’électricité achetée directement à des producteurs renouvelables, sans recours à des GO séparées ;
- Un niveau « très engagé » : même exigence, avec en plus un soutien à de nouvelles installations renouvelables et des critères supplémentaires (par exemple pas d’hydroélectricité à fort impact environnemental).
Ce label n’est pas exhaustif et tous les fournisseurs n’y adhèrent pas, mais il donne un repère utile pour dépasser les seules mentions marketing.
Les vrais critères écologiques à regarder
Pour évaluer la pertinence environnementale d’une offre, quelques questions simples permettent d’y voir plus clair.
1. L’électricité est-elle réellement d’origine renouvelable, au-delà des GO ?
Demandez au fournisseur :
- La part de l’électricité achetée directement à des producteurs renouvelables ;
- La part simplement « verdir » par des garanties d’origine ;
- La nature des installations : hydroélectricité ancienne, éolien récent, solaire en toiture, biomasse…
Un fournisseur transparent doit être capable de publier une répartition précise, voire la liste de ses actifs ou de ses contrats majeurs.
2. L’offre contribue-t-elle à développer de nouvelles capacités renouvelables ?
Un critère décisif : l’offre finance-t-elle réellement de nouveaux projets ? Cela peut passer par :
- Des contrats d’achat de long terme (PPA) avec de nouvelles centrales éoliennes ou solaires ;
- La participation au capital de projets citoyens ou territoriaux ;
- Un supplément sur la facture fléché de manière transparente vers des investissements identifiés.
À défaut, vous participez à la meilleure rémunération d’installations déjà existantes, ce qui a un impact moindre sur la transition énergétique.
3. Le fournisseur agit-il sur la demande, pas seulement sur l’offre ?
L’électricité la plus propre reste celle qu’on ne consomme pas. Un fournisseur sérieux sur le plan écologique proposera :
- Des outils de suivi détaillé de la consommation (par heure, par usage) ;
- Des offres d’effacement ou d’incitation aux heures creuses, pour réduire les pics qui mobilisent les centrales fossiles ;
- Des services de conseil et de rénovation énergétique (en lien avec des acteurs spécialisés).
C’est un angle souvent négligé, alors qu’il conditionne fortement l’empreinte carbone réelle du système électrique, notamment en hiver.
4. Quelle transparence sur l’empreinte carbone et le mix réel ?
Le fournisseur publie-t-il :
- Le mix énergétique associé à vos kWh (nucléaire, fossile, renouvelable détaillé) ;
- Une estimation d’empreinte carbone cohérente avec les méthodologies reconnues (Ademe, GIEC) ;
- Des rapports annuels auditables sur ses achats et investissements ?
À l’échelle du consommateur, ces données ne changent pas la réalité physique du réseau, mais elles reflètent la cohérence (ou non) entre le discours et les actes.
Labels, coopératives, offres citoyennes : des alternatives plus lisibles
Face à la confusion du marché, plusieurs acteurs se positionnent sur des modèles plus lisibles, souvent inspirés des pratiques d’Europe du Nord ou d’Allemagne.
On peut distinguer trois grandes familles :
- Les fournisseurs coopératifs ou citoyens : structure en coopérative, gouvernance démocratique, réinvestissement des bénéfices dans de nouveaux projets renouvelables, souvent locaux. Ils communiquent en général clairement sur leurs parcs (éolien, solaire, petite hydro) et leurs choix d’implantation.
- Les fournisseurs adossés à des producteurs renouvelables : ils disposent directement de parcs éoliens ou solaires et commercialisent leur production via des offres aux particuliers et entreprises. L’alignement entre production et fourniture est plus facile à vérifier.
- Les offres labellisées : les labels comme VertVolt (Ademe) ou, à l’échelle européenne, EKOenergy, posent des critères sur l’origine des kWh, le soutien à de nouvelles capacités et parfois les impacts sur la biodiversité (exigences spécifiques pour l’hydroélectricité, par exemple).
Ces acteurs ne sont pas exempts de critiques (capacité limitée, prix parfois plus élevés, complexité contractuelle pour les entreprises), mais ils apportent une lisibilité bienvenue dans un marché dominé par des offres largement standardisées.
Comparer avec l’Europe : la spécificité française
La situation française est particulière : les émissions de CO₂ par kWh y sont déjà faibles en moyenne, du fait du nucléaire et de l’hydraulique. Dans des pays très carbonés (Pologne, certains États allemands avant la sortie du charbon), le passage à une offre 100 % renouvelable a un impact plus direct sur les émissions, car il remplace du charbon ou du gaz à grande échelle.
En France, l’enjeu se déplace :
- Réduire la part des fossiles lors des pointes hivernales ;
- Préparer le renouvellement d’un parc nucléaire vieillissant, sans rebond massif des émissions ;
- Développer une production renouvelable mieux répartie sur le territoire, en limitant les conflits d’usage et les impacts sur la biodiversité ;
- Investir dans les réseaux, le stockage et la flexibilité pour intégrer des volumes croissants d’éolien et de solaire.
Le choix d’une offre verte doit donc être lu à l’aune de ces enjeux : contribue-t-il au développement d’un système plus flexible, robuste, bas carbone, compatible avec les objectifs climatiques et de protection des écosystèmes ? Ou se cantonne-t-il à une optimisation marketing dans un marché déjà décarboné en apparence ?
Quels choix selon que l’on soit particulier, entreprise ou collectivité ?
Les leviers ne sont pas les mêmes selon le profil, et les marges de manœuvre non plus.
Pour les particuliers, les pistes prioritaires sont :
- Choisir une offre qui, au minimum, achète réellement son électricité à des producteurs renouvelables (et non de simples GO) ;
- Donner la préférence, quand c’est possible, aux fournisseurs qui soutiennent de nouveaux projets et publient des données détaillées sur leur mix ;
- Exiger des outils de suivi de consommation et des incitations concrètes à la sobriété et au décalage des usages (programmation du chauffe-eau, des véhicules électriques, etc.).
Pour les entreprises, notamment les grands consommateurs, d’autres leviers s’ouvrent :
- Signer des PPA (Power Purchase Agreements) de long terme avec des producteurs renouvelables, qui sécurisent le financement de nouvelles installations ;
- Investir dans l’autoproduction (toitures photovoltaïques, parcs dédiés), couplée à des dispositifs d’effacement ;
- Intégrer des indicateurs d’empreinte carbone de l’électricité dans les bilans RSE et la stratégie climat.
Pour les collectivités, le choix de l’offre s’articule avec les politiques énergétiques de territoire :
- Mutualiser la demande (éclairage public, bâtiments publics, transports) pour sécuriser des contrats structurants avec des producteurs locaux ;
- Soutenir les projets citoyens (foncier, garanties d’emprunt, participation au capital) ;
- Articuler le choix du fournisseur avec des plans climat-air-énergie territoriaux (PCAET), des stratégies de rénovation et de mobilité.
Dans tous les cas, l’enjeu dépasse le seul tarif du kWh pour intégrer une vision de long terme : sécurité d’approvisionnement, stabilité des prix, acceptabilité sociale des projets, impacts paysagers et sur la biodiversité.
Greenwashing électrique : les signaux d’alerte à repérer
Face à la pression croissante des consommateurs pour des offres plus responsables, la tentation est grande pour certains fournisseurs de verdir leur communication sans modifier en profondeur leur modèle. Quelques signaux d’alerte peuvent mettre la puce à l’oreille.
- Des promesses très générales, peu de chiffres : abondance de termes comme « propre », « 100 % verte », « neutre en carbone » sans précisions chiffrées sur le mix, les contrats, les garanties d’origine utilisées.
- L’absence d’information publique détaillée : pas de rapport annuel sur l’origine de l’électricité, pas de liste explicite des parcs ou contrats, pas d’engagement vérifiable dans de nouveaux projets.
- Une neutralité carbone fondée uniquement sur la compensation : le fournisseur met en avant des projets de reforestation ou de compensation sans agir sur la réduction réelle des émissions liées au système électrique (gestion des pics de demande, développement des renouvelables, efficacité).
- Des offres ultra-bon marché miraculeusement « 100 % renouvelables » : dans un contexte de tension sur les prix de gros, une offre significativement moins chère que le reste du marché, tout en revendiquant une qualité environnementale maximale, mérite d’être examinée de près.
Côté consommateur, la meilleure parade reste la demande de transparence : quelles centrales, quels contrats, quels investissements ? Et, en cas de doute, s’appuyer sur les analyses produites par des organismes indépendants (Ademe, associations de consommateurs, ONG spécialisées).
Vers une électricité vraiment soutenable : combiner offre, demande et gouvernance
Choisir une offre d’électricité « verte » n’est ni un geste magique ni un détail cosmétique. C’est un levier parmi d’autres pour peser sur l’évolution du système électrique, à condition de regarder au-delà des slogans.
Les critères clés peuvent se résumer ainsi :
- Privilégier les offres qui achètent réellement leur électricité à des producteurs renouvelables, et pas seulement des garanties d’origine ;
- Vérifier l’existence de mécanismes concrets de soutien à de nouvelles capacités, via des contrats de long terme et des investissements identifiables ;
- Exiger des services de maîtrise de la demande et de flexibilité, pour réduire la dépendance aux centrales fossiles en période de pointe ;
- S’appuyer sur les labels et les démarches coopératives ou citoyennes dès que possible, sans les idéaliser mais en les interrogeant sur leurs résultats ;
- Inscrire ce choix dans une stratégie plus large : rénovation énergétique, sobriété, mobilité électrique raisonnée, participation aux projets locaux.
À l’heure où la France doit à la fois renouveler son parc nucléaire, accélérer le déploiement des renouvelables et tenir ses engagements climatiques, les décisions individuelles et collectives sur l’électricité prennent une dimension politique au sens fort. Elles dessinent le type de système énergétique vers lequel le pays se dirige : centralisé ou plus décentralisé, sobre ou gourmand, transparent ou opaque.
La bonne nouvelle, c’est que le consommateur n’est pas condamné à naviguer à vue. En posant les bonnes questions à son fournisseur, en s’appuyant sur les outils publics existants et en acceptant parfois de privilégier la cohérence à court terme sur le seul prix, il peut contribuer, à sa mesure, à orienter la transition électrique vers davantage de durabilité.














