Perruche en ile de france : invasion, impacts sur la biodiversité locale et gestion de l’espèce

Perruche en ile de france : invasion, impacts sur la biodiversité locale et gestion de l’espèce

En hiver, elles attirent les regards sur fond de ciel gris. Vert fluo, bec rouge, cris stridents : les perruches à collier se sont imposées en quelques décennies dans le paysage francilien. Longtemps perçues comme une curiosité exotique, elles sont désormais au cœur d’un débat bien plus sensible : celui de leur impact sur la biodiversité locale et de la manière de gérer une espèce dite « envahissante » en milieu urbain.

En Île-de-France, on estime aujourd’hui la population de perruches à collier entre 7 000 et 10 000 individus, principalement répartis dans la petite couronne, les grands parcs urbains et le long de la Seine. Si les premiers individus ont été observés dès les années 1970 autour des aéroports d’Orly et de Roissy, l’expansion s’est fortement accélérée à partir des années 2000, à la faveur d’hivers plus doux, de ressources alimentaires abondantes et d’une quasi-absence de prédateurs naturels.

Comment passe-t-on d’un oiseau échappé d’une volière à une population installée, bien adaptée au milieu urbain, au point de poser des questions de gestion publique ? Et surtout, quels sont les impacts réels sur les espèces locales, souvent invoqués mais rarement documentés dans le débat public ?

Une espèce exotique devenue familière du ciel francilien

La perruche à collier (Psittacula krameri) est une espèce originaire d’Afrique subsaharienne et d’Asie du Sud. Elle a été massivement importée en Europe comme animal de compagnie à partir des années 1960. En Île-de-France, comme dans d’autres métropoles européennes (Londres, Bruxelles, Amsterdam, Milan), les populations actuelles proviennent quasi exclusivement d’oiseaux échappés ou relâchés par des particuliers et des animaleries.

Plusieurs caractéristiques expliquent sa réussite en milieu urbain :

  • un régime alimentaire très opportuniste (graines, bourgeons, fruits, cultures, mangeoires des jardins) ;
  • une grande tolérance au froid une fois acclimatée ;
  • une reproduction efficace (1 à 2 couvées par an, 3 à 5 œufs en moyenne) ;
  • une capacité à exploiter des cavités existantes dans les arbres, les bâtiments ou les structures urbaines.

Les colonies franciliennes se concentrent autour de grands dortoirs collectifs, parfois de plusieurs centaines d’individus, installés dans des parcs urbains (par exemple au parc de Sceaux, au parc Montsouris, au bois de Vincennes ou le long des berges de Seine). Chaque soir, au coucher du soleil, ces rassemblements bruyants marquent la cohabitation, parfois difficile, entre nature spontanée et attentes des citadins en matière de calme et de propreté.

Un cadre réglementaire en évolution pour les espèces exotiques envahissantes

Au niveau européen, la perruche à collier figure sur la liste des espèces exotiques envahissantes préoccupantes pour l’Union, adoptée dans le cadre du règlement (UE) n°1143/2014. Cette inscription entraîne des obligations claires pour les États membres : prévenir les introductions, surveiller les populations, limiter leur expansion et, lorsque c’est possible, éradiquer ou contenir les foyers en phase initiale d’installation.

En France, la gestion des espèces exotiques envahissantes (EEE) s’inscrit dans le Code de l’environnement et la Stratégie nationale relative aux EEE. La perruche à collier est désormais suivie par l’Office français de la biodiversité (OFB) et les conservatoires botaniques et ornithologiques régionaux, qui alimentent des bases de données de suivi (comme l’INPN et les observatoires régionaux de la biodiversité).

Ce cadre réglementaire se heurte toutefois à plusieurs réalités de terrain :

  • la forte visibilité et l’attrait esthétique de l’espèce, qui la rendent « sympathique » aux yeux d’une partie du public ;
  • la difficulté d’intervenir en milieu urbain dense, où chaque opération (capture, destruction de nids, limitation des dortoirs) doit composer avec des enjeux de sécurité, d’acceptabilité sociale et de coordination entre communes ;
  • la nécessité de documenter précisément les impacts sur la biodiversité locale pour légitimer d’éventuelles mesures de contrôle plus actives.

En clair, si la perruche à collier est bien classée dans la catégorie des espèces exotiques à surveiller, la traduction opérationnelle de ce statut reste encore prudente et fragmentée à l’échelle francilienne.

Quels impacts sur la biodiversité locale ? Entre perceptions et données disponibles

Les débats sur les perruches en Île-de-France oscillent souvent entre deux extrêmes : d’un côté, l’idée d’une « invasion » qui menacerait l’ensemble des oiseaux locaux ; de l’autre, celle d’une espèce finalement anodine, simple ajout coloré au bestiaire urbain. Comme souvent en écologie, la réalité est plus nuancée et dépend à la fois des habitats concernés, des densités atteintes et de la sensibilité des espèces en présence.

Les principaux impacts potentiels identifiés par les études européennes portent sur trois points :

  • la compétition pour les cavités de nidification ;
  • la pression sur certaines ressources alimentaires ;
  • les dérangements liés au bruit et aux grands dortoirs.

En Île-de-France, la compétition pour les cavités est aujourd’hui l’enjeu le mieux documenté. La perruche à collier utilise les mêmes arbres creux que plusieurs espèces d’oiseaux cavernicoles ou semi-cavernicoles : étourneaux, sittelles, mésanges, choucas, voire, ponctuellement, pics et chouettes. Dans certaines zones de forte densité, des observations de terrain font état de prises de cavités occupées, voire d’éviction d’espèces locales.

Cependant, les rares suivis standardisés menés en Europe de l’Ouest montrent une situation contrastée :

  • dans des parcs très urbanisés, où les cavités naturelles sont rares et les surfaces boisées limitées, la perruche peut devenir compétitrice dominante ;
  • dans des mosaïques de milieux plus diversifiées (bois, haies, vieux vergers), la concurrence semble moins marquée, les espèces locales trouvant encore des niches alternatives.

Côté alimentation, la perruche exploite largement les ressources anthropiques : mangeoires des particuliers, arbres fruitiers d’ornement, déchets alimentaires, cultures en périphérie urbaine (maïs, tournesol, vergers). Les impacts directs sur la disponibilité globale de nourriture pour les autres oiseaux restent difficiles à quantifier à ce stade, mais des dégâts ponctuels sur cultures sont signalés dans certaines régions européennes, ce qui interroge aussi les filières agricoles franciliennes à moyen terme.

Enfin, les grands dortoirs posent des questions spécifiques de cohabitation : nuisances sonores, fientes concentrées pouvant affecter le mobilier urbain, mais aussi dégradation localisée d’arbres très sollicités. Ces nuisances sont avant tout un enjeu de gestion urbaine plutôt qu’un impact écologique majeur, mais elles contribuent à cristalliser les tensions avec les riverains.

Perruches et faune locale : une cohabitation sous surveillance

Pour dépasser les perceptions, plusieurs équipes de chercheurs et associations naturalistes ont engagé, ces dernières années, des suivis plus fins des interactions entre perruches et faune locale. En Île-de-France, ces travaux combinent comptages standardisés, observation de sites de nidification et retours d’observateurs bénévoles via les plateformes participatives (comme Faune-Île-de-France ou des programmes associatifs).

Quelques éléments se dessinent :

  • les espèces les plus potentiellement affectées sont celles qui dépendent fortement des cavités en milieu urbain : moineaux domestiques, étourneaux, mésanges, certains pics ;
  • les rapaces nocturnes (chouettes, chevêches) pourraient souffrir localement de la raréfaction de cavités disponibles, notamment en l’absence de politique de préservation des vieux arbres ;
  • les perruches restent pour l’instant absentes de nombreux milieux plus naturels ou forestiers éloignés des grands centres urbains, ce qui limite l’ampleur de leurs effets à l’échelle régionale.

Autre question souvent posée : celle des prédateurs. En Île-de-France, quelques rapaces opportunistes (éperviers, faucons pèlerins, buses) ont été observés capturant des perruches, de même que des corneilles ou des goélands ciblant les jeunes. Mais cette prédation reste loin de suffire à réguler la population, d’autant que l’espèce bénéficie d’un fort taux de survie en ville et de ressources abondantes.

Les scientifiques insistent sur un point : ce n’est pas tant la présence de la perruche en soi qui pose problème, que sa combinaison avec d’autres pressions déjà fortes sur la biodiversité urbaine – artificialisation des sols, disparition des vieux arbres, fragmentation des habitats, usage de pesticides. Autrement dit, une biodiversité déjà fragilisée est mécaniquement plus sensible à l’arrivée d’un nouveau compétiteur, même partiel.

Quelles stratégies de gestion en Île-de-France ? Entre observation, prévention et interventions ciblées

Face à cette situation, les options de gestion se déclinent en plusieurs volets, qui s’inspirent à la fois du cadre européen sur les espèces exotiques envahissantes et des retours d’expérience d’autres villes européennes.

En amont, la priorité reste la prévention des nouvelles introductions :

  • contrôle plus strict du commerce et de la détention d’oiseaux susceptibles de s’échapper ;
  • sensibilisation des particuliers contre les relâchers volontaires ;
  • suivi systématique des populations installées pour détecter rapidement les foyers émergents.

En Île-de-France, ce volet passe par la mobilisation des réseaux naturalistes, des services municipaux espaces verts et des gestionnaires de parcs. Plusieurs collectivités ont ainsi intégré le suivi des perruches à leurs plans de gestion de la biodiversité urbaine.

Sur le terrain, les interventions directes restent, pour l’instant, limitées et ciblées. Trois types d’actions sont discutés ou déjà testés, en France ou en Europe :

  • la gestion des dortoirs : élagage ciblé, éclairage, modification de la structure des arbres pour rendre certains sites moins attractifs, dans une logique de déplacement plutôt que d’élimination ;
  • la limitation de la reproduction : destruction d’œufs ou stérilisation d’une partie des pontes dans des sites identifiés comme sensibles (hôpitaux, écoles, zones à forts enjeux patrimoniaux pour certaines espèces locales) ;
  • les captures : utilisées à petite échelle dans certains pays, mais socialement très sensibles, nécessitant une forte transparence, un encadrement réglementaire strict et, surtout, une démonstration solide de leur utilité écologique.

En pratique, de nombreuses collectivités franciliennes privilégient aujourd’hui une approche graduée : observation, sensibilisation du public, aménagement des habitats en faveur des espèces locales (nichoirs adaptés, préservation des vieux arbres), avant d’envisager d’éventuelles mesures plus intrusives.

Comparer avec l’Europe : un phénomène métropolitain global

La situation francilienne ne peut être comprise isolément. À Londres, les perruches à collier sont présentes depuis plus longtemps et les effectifs sont estimés à plusieurs dizaines de milliers d’individus. Des études menées par le British Trust for Ornithology ont mis en évidence des effets localisés sur certaines espèces d’oiseaux, sans pour autant conclure à un effondrement généralisé de l’avifaune urbaine.

À Bruxelles et à Anvers, des campagnes de gestion des dortoirs ont été conduites avec des résultats variables : réduction des nuisances pour les riverains, mais déplacement des perruches vers d’autres sites, parfois en périphérie. En Italie et en Espagne, des études sur les dégâts agricoles commencent à nourrir les réflexions sur une gestion plus structurée dans les zones périurbaines.

Ces retours d’expérience européens offrent plusieurs enseignements utiles pour l’Île-de-France :

  • plus une population est installée et dense, plus les marges de manœuvre pour la réduire sont limitées et coûteuses ;
  • les stratégies les plus efficaces combinent gestion des habitats, limitation des points d’alimentation artificielle et interventions ciblées sur les sites à forts enjeux ;
  • la transparence sur les objectifs poursuivis (protection d’espèces patrimoniales, réduction de nuisances, prévention de dégâts agricoles) est essentielle pour éviter la polarisation du débat public.

Quels leviers pour les collectivités et les habitants ?

Pour les élus locaux et les services techniques, la perruche à collier est emblématique d’un défi plus large : comment gérer une biodiversité urbaine en rapide recomposition, où s’entremêlent espèces locales, exotiques, domestiques et commensales (pigeons, rats, goélands, etc.) ?

Plusieurs leviers concrets peuvent être activés à l’échelle des communes et des intercommunalités :

  • intégrer les espèces exotiques envahissantes, dont la perruche, dans les diagnostics de biodiversité et les plans de gestion des espaces verts ;
  • préserver et restaurer les habitats favorables aux espèces locales : vieux arbres, haies, zones non tondues, corridors écologiques entre parcs ;
  • installer des nichoirs ciblés pour les espèces en concurrence potentielle (mésanges, moineaux, chouettes), avec des designs parfois moins accessibles aux perruches ;
  • encadrer l’alimentation artificielle des oiseaux en ville, qui peut favoriser certaines espèces au détriment d’autres ;
  • associer les habitants à des programmes de science participative permettant de mieux suivre l’évolution des populations.

Les Franciliens ont, eux aussi, un rôle à jouer :

  • éviter de relâcher des oiseaux exotiques, même « par compassion » ;
  • modérer l’alimentation des oiseaux dans les jardins et sur les balcons, en diversifiant les types de graines et en privilégiant des dispositifs moins accessibles aux grandes espèces ;
  • signaler aux observatoires locaux de la biodiversité les dortoirs importants ou les comportements inhabituels observés.

Au-delà du cas de la perruche, ces pratiques contribuent à construire une relation plus réfléchie à la faune urbaine, fondée sur la compréhension des équilibres écologiques plutôt que sur la seule esthétique ou la sympathie spontanée.

Une espèce symbole des tensions de la transition écologique en ville

L’essor des perruches en Île-de-France n’est pas qu’une histoire d’oiseaux colorés. Il interroge la manière dont nos villes, déjà soumises aux impacts du changement climatique et de l’artificialisation, accueillent et transforment la biodiversité. Climat plus doux, échanges commerciaux mondialisés, urbanisation dense, attentes contradictoires des habitants en matière de nature de proximité : la perruche à collier se situe à la croisée de ces tendances.

Pour les décideurs publics, elle rappelle l’importance d’anticiper les phénomènes biologiques plutôt que de les subir : renforcer les dispositifs de veille sur les espèces exotiques, investir dans la connaissance scientifique et naturaliste, comparer les pratiques avec les autres métropoles européennes avant que les marges de manœuvre ne se réduisent.

Pour les gestionnaires d’espaces verts, elle pose des questions très concrètes de choix d’arbres, de gestion des cavités, de coexistence entre différentes espèces, y compris lorsque certaines sont perçues comme « indésirables ».

Pour les habitants, enfin, elle offre une occasion de s’approprier les enjeux de biodiversité urbaine autrement que par le prisme de la seule protection. Gérer une espèce envahissante n’implique pas forcément l’éradication, mais suppose d’accepter l’idée de limites, de régulation et d’arbitrages, parfois difficiles, entre espèces, usages et attentes sociales.

Dans le ciel d’Île-de-France, les silhouettes vertes des perruches à collier sont désormais bien installées. La question n’est plus de savoir si elles vont disparaître d’elles-mêmes, mais comment les intégrer – ou les contenir – dans une stratégie plus globale de gestion de la biodiversité urbaine. C’est à cette échelle, celle des politiques publiques de long terme, que se jouera la capacité des territoires à concilier accueil de la vie sauvage, préservation des espèces locales et qualité de vie pour les habitants.

More From Author

Steak de soja danger : que disent les études sur la santé humaine et l’impact environnemental

Steak de soja danger : que disent les études sur la santé humaine et l’impact environnemental

C quoi le réchauffement climatique : explication simple, causes et conséquences pour la planète

C quoi le réchauffement climatique : explication simple, causes et conséquences pour la planète