PFAS dans l’eau du robinet : pourquoi la question arrive chez les particuliers
Substances « éternelles » dans l’environnement, les PFAS (pour per- et polyfluoroalkylées) s’invitent désormais dans les débats publics, les salles de réunion… et les cuisines. En France, plusieurs enquêtes journalistiques et études sanitaires ont mis en lumière des contaminations dans l’eau potable, notamment autour de sites industriels (vallée de la chimie près de Lyon, par exemple). De quoi susciter une question très concrète : est-il possible de filtrer les PFAS à l’échelle d’un logement ? Comment, avec quelles limites techniques et à quels coûts ?
Pour comprendre les options à disposition des particuliers, il faut d’abord revenir au cadre réglementaire européen et français, aux niveaux de contamination observés, puis faire le point sur les technologies réellement efficaces, les contraintes d’usage et les fourchettes de prix.
PFAS : de quoi parle-t-on exactement ?
Les PFAS regroupent plus de 4 000 composés chimiques utilisés depuis les années 1950 pour leurs propriétés antiadhésives, imperméabilisantes ou résistantes à la chaleur. On les retrouve dans les mousses anti-incendie, certains textiles, emballages alimentaires, revêtements anti‑tache, mais aussi dans de nombreux procédés industriels.
Le problème ? Ces molécules sont extrêmement persistantes. Elles se dégradent très lentement dans l’environnement, s’accumulent dans les sols, les eaux et les organismes vivants. Plusieurs PFAS sont suspectés ou avérés :
- cancérigènes ou perturbateurs endocriniens,
- toxiques pour le foie, le système immunitaire ou la reproduction,
- capables de s’accumuler dans le sang et certains organes.
En France, l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire) et Santé publique France renforcent progressivement la surveillance. Des campagnes de mesure dans les eaux destinées à la consommation humaine sont en cours, avec des situations très contrastées selon les territoires.
Ce que dit (et ne dit pas encore) le cadre réglementaire
Au niveau européen, la nouvelle directive sur l’eau potable (UE 2020/2184) introduit pour la première fois des valeurs paramétriques dédiées aux PFAS :
- 0,10 µg/L pour la somme de 20 PFAS spécifiques,
- 0,50 µg/L pour le total des PFAS.
Les États membres doivent mettre en œuvre cette surveillance d’ici 2026 au plus tard. La France a commencé à transposer ces exigences, avec un programme d’analyses déployé par les agences régionales de santé (ARS) et des zones déjà identifiées comme sensibles.
Parallèlement, une proposition de restriction large des PFAS est en discussion au niveau européen (procédure REACH). Son objectif : encadrer fortement, voire interdire, de nombreux usages non essentiels de ces substances. Mais même si la production et l’usage baissent demain, les pollutions déjà émises resteront dans les milieux pour longtemps.
Conséquence : dans les territoires les plus exposés, certains particuliers se tournent vers des systèmes de filtration domestique. Reste une question délicate : que peuvent vraiment ces dispositifs face à une famille de composés aussi vaste et complexe ?
Les grandes familles de technologies de filtration des PFAS
Dans le monde de l’eau potable, plusieurs procédés sont utilisés au niveau industriel pour réduire les PFAS. Une partie d’entre eux existe également en version « domestique », avec des performances variables.
Les principales technologies pertinentes pour les particuliers sont :
- le charbon actif (en granulés ou en bloc),
- l’osmose inverse,
- les résines échangeuses d’ions,
- la distillation (dans une moindre mesure).
Chacune fonctionne selon un principe différent et n’offre pas le même niveau de protection ni les mêmes contraintes d’usage.
Charbon actif : la solution la plus accessible, mais pas universelle
Le charbon actif est sans doute la technologie la plus connue du grand public : carafes filtrantes, cartouches sur robinet, filtres sous évier… Il s’agit d’un matériau poreux à très grande surface spécifique, capable d’adsorber (c’est‑à‑dire de « fixer » en surface) de nombreuses substances organiques.
Pour les PFAS, plusieurs études montrent que le charbon actif peut être efficace, surtout pour les molécules à chaîne carbonée plus longue (comme le PFOA ou le PFOS). Mais cette efficacité dépend de nombreux paramètres :
- la nature des PFAS présents (chaîne courte vs chaîne longue),
- la qualité du charbon (granulaire ou bloc, origine, activation),
- le temps de contact entre l’eau et le charbon,
- la concurrence d’autres polluants (matière organique, micro‑polluants…),
- la fréquence de remplacement de la cartouche.
Concrètement, un filtre à charbon actif compact, traversé par un débit élevé et rarement remplacé, risque de capter peu de PFAS. À l’inverse, un filtre de bonne capacité, bien dimensionné, avec remplacement régulier, peut contribuer significativement à la réduction de certaines familles de PFAS.
Autre limite : tous les fabricants de carafes ou de cartouches ne testent pas leurs produits spécifiquement sur les PFAS, et encore moins sur un nombre élevé de molécules. Il est donc indispensable de vérifier les certifications et les fiches techniques (voir plus bas).
Osmose inverse : une barrière très efficace, mais exigeante
L’osmose inverse est un procédé de filtration par membrane semi‑perméable, qui retient une grande partie des sels, métaux lourds et micro‑polluants. L’eau est poussée à travers la membrane sous pression, les contaminants étant rejetés dans un « concentrat » évacué au drain.
Pour les PFAS, cette technologie fait partie des plus performantes en usage industriel et domestique : les taux de rétention peuvent dépasser 90 % pour de nombreux composés. Elle présente cependant plusieurs contraintes majeures pour les particuliers :
- un coût d’achat plus élevé que les filtres classiques,
- un besoin en pression d’eau suffisant (ou pompe intégrée),
- une production de « rejets » (eau concentrée en polluants) qui partent à l’égout,
- un entretien régulier des pré‑filtres et de la membrane,
- une eau très faiblement minéralisée à la sortie, parfois jugée « plate » ou nécessitant une reminéralisation.
Les systèmes d’osmose inverse domestiques sont généralement installés sous l’évier, avec un réservoir de stockage et un petit robinet dédié. Ils permettent de traiter uniquement l’eau destinée à la boisson et à la cuisson, ce qui limite les coûts et les volumes rejetés.
Résines échangeuses d’ions : ciblage fin, mais technologie plus pointue
Les résines échangeuses d’ions sont largement utilisées pour adoucir l’eau (élimination du calcium et du magnésium), mais il existe aussi des résines conçues pour capter certains PFAS. Le principe : la résine échange des ions présents à sa surface contre des ions ou molécules dissous dans l’eau.
Avantage : on peut formuler des résines très sélectives, visant une famille précise de polluants. Inconvénient : ces résines doivent être régénérées (ou remplacées) dès que leur capacité d’échange est saturée, sous peine de relarguer les polluants accumulés.
Pour l’instant, cette solution reste davantage déployée au niveau des usines de traitement d’eau potable que dans des systèmes purement domestiques « grand public ». On la retrouve parfois intégrée à des dispositifs plus complexes (filtres centralisés pour immeubles, petites collectivités).
Distillation et autres procédés : des réponses limitées pour un usage quotidien
La distillation consiste à faire bouillir l’eau, puis à condenser la vapeur. De nombreux polluants non volatils restent dans le résidu liquide. Théoriquement, une partie des PFAS peut donc être séparée par ce procédé. Mais plusieurs écueils apparaissent :
- certains PFAS peuvent être partiellement entraînés avec la vapeur, selon leur volatilité,
- le procédé consomme beaucoup d’énergie,
- les appareils de distillation domestiques sont lents et contraignants à l’usage.
D’autres technologies font l’objet de recherches (oxydation avancée, adsorption sur nouveaux matériaux, nanofiltration, etc.), mais elles ne sont pas encore disponibles sous des formes simples, abordables et bien certifiées pour les particuliers.
Que valent les systèmes domestiques face aux PFAS ?
La principale difficulté pour un particulier tient dans la combinaison de deux incertitudes :
- la composition exacte des PFAS présents dans son eau (type, concentration, variabilité saisonnière),
- les performances réelles du système de filtration sur ces molécules spécifiques.
En l’absence d’analyses détaillées de son eau (souvent coûteuses) et de données indépendantes sur chaque filtre, il est tentant de se fier aux promesses commerciales. Or la réglementation des dispositifs de filtration domestique reste encore incomplète sur ces substances émergentes.
Quelques repères peuvent néanmoins guider le choix :
- des certificats de conformité à des normes reconnues (par exemple, aux États‑Unis, les standards NSF/ANSI 53, 58 ou 401 incluent certains PFAS),
- des rapports de tests détaillant les concentrations en entrée et en sortie pour plusieurs PFAS,
- des indications sur la capacité du filtre (volume maximal traité avant remplacement pour un polluant donné).
En France, tous les fabricants ne publient pas encore ce niveau de détail, et l’on observe un décalage entre le marketing (« élimine 99 % des polluants ») et la rigueur scientifique nécessaire sur ces molécules persistantes.
Contraintes techniques et points de vigilance pour les particuliers
Avant d’investir dans un système de filtration pour les PFAS, plusieurs questions pratiques méritent d’être posées.
1. Quel usage de l’eau concerné ?
- Filtrer uniquement l’eau de boisson et de cuisson ? (carafe, filtre sur robinet, osmose inverse sous évier)
- Filtrer toute l’eau du logement ? (systèmes « point d’entrée » plus coûteux et techniques)
Les risques sanitaires liés aux PFAS sont principalement documentés pour l’ingestion à long terme. Les usages sanitaires (douche, lavage) sont considérés comme moins critiques, même si la question des expositions cutanées ou par inhalation d’aérosols reste encore étudiée.
2. Quelle qualité d’eau de départ ?
Une eau très chargée en matière organique, en fer ou en particules va saturer plus rapidement un filtre à charbon ou encrasser une membrane d’osmose inverse. D’où la nécessité :
- de connaître au minimum la dureté, la turbidité et la composition générale de l’eau,
- d’installer des pré‑filtres adaptés si nécessaire (sédiments, charbon en amont).
3. Fréquence et coût de la maintenance
Un filtre efficace… mais jamais remplacé, devient un piège à polluants et un nid à bactéries. Il faut donc intégrer dans le choix :
- la disponibilité et le prix des cartouches,
- la fréquence de remplacement recommandée (en tenant compte de sa consommation réelle),
- la facilité de l’opération pour un non‑spécialiste.
Pour les osmoseurs, s’ajoutent les contrôles de pression, le rinçage de la membrane et parfois la désinfection périodique du réservoir.
4. Gestion des déchets concentrés en PFAS
Filtrer ne fait pas disparaître les PFAS : ceux‑ci sont soit concentrés dans une cartouche (charbon, résine), soit évacués dans un rejet liquide (osmose inverse). Deux implications majeures :
- les cartouches usagées contiennent une fraction des PFAS initialement présents,
- l’osmose inverse envoie ces substances vers l’assainissement, où elles ne seront pas forcément éliminées par les stations d’épuration classiques.
À ce stade, les filières de collecte et de traitement spécifiques pour des cartouches très chargées en PFAS restent limitées au niveau grand public. La plupart des déchets finissent dans les filières d’ordures ménagères, ce qui reporte la question sur les incinérateurs ou les centres d’enfouissement.
Combien ça coûte ? Ordres de grandeur pour les particuliers
Les montants varient selon la technologie, la marque et le niveau de certification. Quelques fourchettes (hors installation par un professionnel) :
Carafes filtrantes à charbon actif
- Prix d’achat : environ 20 à 60 €.
- Cartouches : 4 à 10 € pièce, à remplacer toutes les 2 à 4 semaines selon l’usage.
- Coût annuel (2 à 4 personnes) : 80 à 200 € environ, selon la consommation et le modèle.
Ces systèmes sont les plus accessibles, mais leur efficacité spécifique sur les PFAS est très variable et rarement documentée en détail.
Filtres sur robinet ou sous évier à charbon actif
- Prix d’achat : 60 à 300 € selon la complexité du système.
- Cartouches : 20 à 80 € pièce, à changer tous les 3 à 12 mois.
- Coût annuel : 80 à 250 € en moyenne.
Ils offrent souvent un débit plus constant qu’une carafe et une meilleure ergonomie, mais là encore, tout dépend des performances sur les PFAS précis présents.
Systèmes d’osmose inverse domestiques (sous évier)
- Prix d’achat : 250 à 1 000 € pour des modèles destinés aux particuliers.
- Remplacement des pré‑filtres : 40 à 150 € par an.
- Remplacement de la membrane : 60 à 200 €, tous les 2 à 5 ans selon la qualité de l’eau.
- Coût annuel total (amorti sur plusieurs années) : 150 à 350 € environ.
À cela s’ajoute le coût indirect de l’eau rejetée (1 à 3 litres d’eau évacués pour 1 litre d’eau filtrée, selon les modèles et la pression). Le bilan économique dépend donc aussi du prix de l’eau dans la commune.
Systèmes de filtration centralisée (entrée de logement)
- Prix d’achat : souvent > 1 000 €, installation professionnelle quasi indispensable.
- Maintenance : plusieurs centaines d’euros par an, selon la technologie et le nombre de cartouches.
Ces dispositifs sont davantage pertinents pour des logements très exposés, des petits immeubles ou des bâtiments collectifs, et nécessitent une étude technique approfondie (débit, pression, compatibilité avec le réseau).
Quelques repères pour ne pas se perdre dans l’offre
Face à la multiplication des solutions proposées aux particuliers, quelques réflexes simples peuvent éviter de mauvaises surprises.
- Se renseigner sur la qualité de son eau : consulter les rapports annuels de la mairie ou du distributeur, interroger l’ARS en cas de doute, suivre les communications locales en cas de pollution connue aux PFAS.
- Demander des preuves chiffrées : exiger des fiches techniques mentionnant les PFAS testés, les concentrations d’entrée et de sortie, le volume d’eau traité avant saturation.
- Prendre en compte le coût sur plusieurs années : additionner investissement initial, cartouches, éventuelle installation professionnelle et, pour l’osmose inverse, l’eau rejetée.
- Ne pas négliger la logistique : encombrement sous l’évier, accès aux cartouches, temps nécessaire pour remplir une carafe, bruit d’une pompe intégrée… Des détails qui comptent dans l’usage quotidien.
- Rester attentif à l’évolution réglementaire : la future restriction européenne sur les PFAS, l’actualisation des normes et des seuils sanitaires pourront faire évoluer rapidement les exigences sur les dispositifs de traitement.
Entre responsabilité publique et arbitrages individuels
Filtrer les PFAS chez soi ne peut pas devenir la solution par défaut à un problème structurel de pollution de l’eau. La responsabilité première reste celle des industriels qui ont produit et utilisé ces substances, des autorités qui fixent les normes et des opérateurs qui gèrent les réseaux d’eau potable.
Pour autant, dans les territoires les plus concernés, certains foyers souhaitent réduire à court terme leur exposition, en attendant des réponses structurelles (traitements en usine, changements de procédés industriels, dépollution des sols). Ces initiatives individuelles posent plusieurs questions de fond :
- elles introduisent une forme d’« inégalité de protection » entre ménages pouvant ou non s’équiper,
- elles peuvent déplacer le problème vers d’autres compartiments (déchets de cartouches, effluents d’osmose inverses),
- elles risquent de détourner l’attention de la nécessité d’agir à la source.
La montée en puissance du sujet PFAS en France et en Europe va probablement accélérer le développement de nouvelles technologies, de normes plus contraignantes pour les dispositifs de filtration et de programmes publics d’aide à la dépollution. En attendant, les particuliers qui envisagent de s’équiper gagneront à aborder la question comme un arbitrage informé : quels risques locaux identifiés ? quelles molécules cibles ? quelles preuves d’efficacité ? et à quel coût réel sur la durée ?
C’est à cette condition que la « filtration domestique des PFAS » pourra être un outil de réduction d’exposition parmi d’autres, et non un simple marché d’anxiété environnementale.














