Pourquoi parler de « changement » ou de « réchauffement » climatique n’est pas anodin
Dans les médias, les discours politiques ou les conversations du quotidien, les expressions « changement climatique » et « réchauffement climatique » sont souvent utilisées comme des synonymes. Pourtant, derrière ces deux termes se cachent des réalités scientifiques légèrement différentes, mais surtout des représentations mentales et politiques qui n’ont rien d’innocent.
À l’heure où 2023 est devenue l’année la plus chaude jamais enregistrée au niveau mondial selon le programme européen Copernicus, où la France a connu 29 jours de vagues de chaleur en moyenne par an entre 2015 et 2023 contre 9 dans les années 1980 (Météo-France), la façon dont on nomme le phénomène influe sur la façon dont on l’affronte. Un mot peut rendre l’urgence palpable… ou au contraire l’édulcorer.
Pourquoi certains climatologues préfèrent-ils « réchauffement » quand d’autres assument « changement » ? Comment la diplomatie climatique internationale a-t-elle choisi ses termes ? Et qu’est-ce que cela change, concrètement, pour les politiques publiques et l’adhésion des citoyens ?
Réchauffement climatique, changement climatique : que disent les scientifiques ?
Commençons par les définitions, telles qu’elles sont posées par les organismes de référence comme le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ou l’Organisation météorologique mondiale (OMM).
Le « réchauffement climatique » désigne, au sens strict, l’augmentation de la température moyenne de la surface de la Terre depuis l’ère préindustrielle, principalement due aux émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine. C’est un phénomène mesurable : le GIEC estime que la planète s’est déjà réchauffée de 1,1 °C à 1,2 °C par rapport à la période 1850‑1900.
Le « changement climatique », lui, est un concept plus large. Il englobe :
- le réchauffement global des températures,
- la modification des régimes de précipitations,
- la fréquence et l’intensité accrues de certains événements extrêmes (canicules, sécheresses, pluies intenses),
- la hausse du niveau de la mer,
- l’acidification des océans,
- les perturbations des écosystèmes et des cycles naturels.
Autrement dit, le réchauffement climatique est le moteur principal, tandis que le changement climatique décrit l’ensemble des conséquences sur le système Terre et sur nos sociétés. Les deux notions sont donc imbriquées : l’une désigne la cause centrale (la hausse des températures), l’autre l’ensemble des transformations que cela entraîne.
Cette distinction peut paraître subtile, mais elle est précieuse pour comprendre les diagnostics scientifiques : lorsqu’un rapport du GIEC parle de « réchauffement global de 1,5 °C », il vise un chiffre précis. Quand il évoque le « changement climatique », il parle d’un système en mutation globale, avec des effets en cascade sur le climat, les ressources, les territoires.
Une histoire de mots : comment la diplomatie a imposé « changement climatique »
Si l’on remonte aux premières grandes négociations internationales, un terme s’impose rapidement : « changement climatique ». La Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), adoptée en 1992 au Sommet de la Terre de Rio, en porte la trace jusque dans son acronyme (UNFCCC en anglais).
Pourquoi ce choix ? Plusieurs négociateurs de l’époque, interrogés par des chercheurs en sciences politiques, évoquent un compromis diplomatique. « Réchauffement » était jugé trop accusateur et trop directement relié à la responsabilité humaine, à une époque où certains pays cherchaient encore à relativiser le rôle des émissions de CO₂. « Changement » est apparu comme un terme plus neutre, plus acceptable politiquement.
Dans le même temps, la communauté scientifique utilisait déjà l’expression « global warming » (réchauffement global), notamment dans les premiers rapports du GIEC (créé en 1988). Mais le cadre onusien, et avec lui la rhétorique des conférences climat (COP), a installé durablement « climate change » dans le langage institutionnel. On parle ainsi de :
- « lutte contre le changement climatique » dans la plupart des textes européens,
- « loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte » en France, qui mentionne régulièrement le « changement climatique »,
- « Stratégie nationale bas-carbone » (SNBC) qui se réfère à la neutralité carbone pour « stabiliser le climat ».
Dans ce paysage, « réchauffement climatique » est resté très présent dans les médias, les manuels scolaires et les campagnes de sensibilisation, notamment parce qu’il est plus intuitif et image immédiatement la hausse des températures.
Des mots qui façonnent les perceptions : ce que montrent les études d’opinion
Plusieurs travaux en psychologie sociale et en sciences de la communication se sont penchés sur l’effet des mots. Aux États-Unis notamment, des chercheurs ont demandé à des panels de citoyens ce que leur évoquaient les expressions « global warming » et « climate change ». Résultat : « global warming » suscitait davantage de sentiment d’urgence et d’inquiétude, tandis que « climate change » apparaissait plus abstrait, plus distant.
En Europe, les enquêtes Eurobaromètre montrent que les citoyens identifient très largement le phénomène, mais pas toujours ses mécanismes ni ses impacts locaux. Or, la formulation joue un rôle sur plusieurs dimensions :
- La proximité : parler de « réchauffement » renvoie à une sensation physique (la chaleur), à des épisodes vécus (canicules, nuits tropicales). « Changement » peut sembler plus vague, presque neutre, comme si le climat changeait « naturellement ».
- La responsabilité : le mot « réchauffement » est associé aux émissions de gaz à effet de serre et à l’effet de serre renforcé. « Changement » peut laisser davantage de place à l’idée que le phénomène serait uniquement cyclique ou naturel si l’on ne précise pas qu’il est majoritairement d’origine humaine.
- L’urgence d’agir : plusieurs campagnes de sensibilisation ont montré que l’expression « réchauffement climatique » mobilisait davantage sur le court terme, tandis que « changement climatique » prêtait davantage à la réflexion de long terme et aux politiques d’adaptation.
En France, les associations interrogées dans le cadre de travaux universitaires soulignent souvent un paradoxe : l’expression « changement climatique » est désormais si omniprésente qu’elle risque de se vider de sa substance, de devenir une formule rituelle dans les discours politiques, au même titre que « développement durable » hier. À l’inverse, « réchauffement » garde un pouvoir d’évocation plus fort, mais ne rend pas toujours compte de la complexité des impacts (inondations, tempêtes, froid extrême à certains endroits).
Politiques publiques : quand la terminologie oriente les priorités
Les mots ne sont pas seulement une affaire de perception individuelle : ils structurent aussi les politiques publiques. Mettre l’accent sur le « réchauffement » ou sur le « changement » ne conduit pas exactement aux mêmes priorités.
Focaliser la communication sur le « réchauffement climatique » peut conduire à insister sur :
- la réduction rapide des émissions de gaz à effet de serre (atténuation),
- les scénarios de limitation à 1,5 °C ou 2 °C, au cœur de l’Accord de Paris,
- les secteurs les plus émetteurs (énergie, transport, industrie, agriculture),
- les plans de sobriété énergétique et les politiques d’efficacité (rénovation thermique, décarbonation des mobilités, etc.).
Parler de « changement climatique » ouvre davantage la porte à la notion d’adaptation. Les stratégies nationales et territoriales d’adaptation au changement climatique (SNACC, PCAET au niveau local) s’intéressent à :
- la gestion de la ressource en eau dans un contexte de sécheresses récurrentes,
- l’aménagement du territoire pour limiter les îlots de chaleur urbains,
- la protection des littoraux face à la montée du niveau de la mer,
- la résilience des infrastructures (réseaux électriques, transports, hôpitaux),
- l’adaptation des filières agricoles et forestières.
Dans les textes officiels français, les deux dimensions sont souvent associées : « atténuation du changement climatique » et « adaptation au changement climatique ». Cette formule traduit l’idée, désormais largement acceptée, qu’il ne s’agit plus seulement de freiner le réchauffement, mais aussi de se préparer à des effets devenus inévitables.
Le risque, néanmoins, est d’installer un discours où le « changement » serait vu comme inéluctable, presque fataliste, ce qui peut desserrer la pression sur les actions de réduction des émissions. À l’inverse, rester centré uniquement sur le « réchauffement » pourrait sous-estimer l’ampleur des transformations déjà en cours et la nécessité de transformer en profondeur l’urbanisme, les systèmes alimentaires ou les infrastructures.
Sur le terrain : comment les élus et les acteurs locaux s’approprient les termes
Lorsqu’on échange avec des élus locaux, des ingénieurs de collectivités ou des associations, un constat revient souvent : les termes employés changent (là encore) la nature du dialogue avec les habitants.
Un directeur de service urbanisme d’une grande agglomération résume ainsi la difficulté : « Quand on parle de changement climatique en réunion publique, certains habitants nous répondent que le climat a toujours changé. Quand on parle de réchauffement, tous pensent immédiatement aux canicules de 2019 ou 2022. Dans les deux cas, il faut expliquer, contextualiser, pour montrer qu’il s’agit d’un phénomène global, accéléré et d’origine principalement humaine. »
Sur le terrain, plusieurs approches coexistent :
- Des collectivités assument le terme « réchauffement climatique » lorsqu’elles abordent les risques sanitaires liés aux vagues de chaleur, notamment auprès des publics vulnérables (personnes âgées, travailleurs en extérieur).
- D’autres préfèrent « dérèglement climatique », qui insiste sur le caractère chaotique, imprévisible de certains phénomènes. Ce terme, très présent dans le milieu associatif, n’est pas un concept scientifique stricto sensu, mais il parle davantage de « météo extrême » aux citoyens.
- Les plans climat-air-énergie territoriaux (PCAET) utilisent principalement « changement climatique », car ils s’alignent sur le vocabulaire des textes nationaux et européens, mais de nombreuses métropoles complètent par des supports pédagogiques évoquant explicitement la hausse des températures.
Dans tous les cas, les services techniques soulignent la même contrainte : il s’agit de trouver des mots à la fois fidèles aux données scientifiques et compréhensibles, sans donner l’impression de dramatiser ni de minimiser.
France, Europe, international : des nuances de langage qui en disent long
La France n’est pas isolée dans ce débat sémantique. À l’international, la terminologie évolue elle aussi, et pas toujours dans le même sens.
Aux États-Unis, par exemple, plusieurs observateurs ont noté qu’à partir de la fin des années 2000, certains responsables politiques ou médias conservateurs ont davantage utilisé « climate change » que « global warming », l’expression étant jugée moins alarmante. À l’inverse, des organisations environnementales ont volontairement privilégié « climate crisis » ou « climate emergency » pour marquer la gravité de la situation.
En Europe, la Commission européenne parle aujourd’hui de « crise climatique et environnementale » dans certains de ses documents de travail, signe que le vocabulaire se durcit à mesure que les impacts deviennent visibles. Le Pacte vert pour l’Europe (Green Deal) vise la « neutralité climatique » à l’horizon 2050, une expression qui renvoie à la fois au réchauffement (équilibre des émissions) et aux transformations systémiques du modèle économique.
Cette évolution des termes n’est pas qu’une question d’image : elle reflète aussi la reconnaissance progressive, au plus haut niveau, de l’urgence à agir et de la profondeur des changements nécessaires. Mais elle pose un défi : à force d’ajouter des adjectifs (« urgence », « crise », « dérèglement »), ne risque-t-on pas de perdre en clarté et en lisibilité pour le grand public ?
Comment choisir ses mots sans trahir les enjeux : quelques repères pratiques
Pour les journalistes, les enseignants, les élus locaux ou les chargés de mission climat dans les collectivités, la question se pose de manière très concrète : quel terme utiliser, dans quel contexte, pour être à la fois précis et pédagogique ?
Quelques repères peuvent aider :
- Privilégier « réchauffement climatique » lorsqu’il s’agit :
- d’expliquer la hausse globale des températures et ses causes (effet de serre, émissions de GES),
- de parler des canicules, des records de chaleur, des impacts sanitaires directs,
- d’illustrer les scénarios du GIEC (1,5 °C, 2 °C, etc.) et les objectifs de l’Accord de Paris.
- Employer « changement climatique » lorsque l’on aborde :
- les politiques d’adaptation des territoires (eau, agriculture, urbanisme),
- les transformations des régimes de précipitations, la montée du niveau de la mer,
- la gouvernance internationale (CCNUCC, COP, stratégies nationales).
- Expliquer systématiquement le lien entre les deux : rappeler que le changement climatique actuel est majoritairement causé par le réchauffement dû aux activités humaines, et qu’il ne s’agit pas seulement de « variations naturelles ».
- Clarifier les expressions militantes (« dérèglement », « crise », « urgence ») en les reliant aux indicateurs scientifiques (fréquence des événements extrêmes, trajectoires d’émissions).
Au fond, l’enjeu n’est pas de trancher définitivement entre deux termes, mais de les utiliser de manière consciente, en sachant ce qu’ils emportent comme représentations et comme implications politiques.
Des mots aux actes : pourquoi la précision du langage reste un levier de transition
Face à l’ampleur des transformations à mener, la tentation est grande de considérer que cette bataille sémantique est secondaire par rapport aux questions de budget, de technologie ou de justice sociale. Pourtant, les mots que l’on emploie forment le cadre de référence dans lequel se construisent les décisions publiques.
Parler de « réchauffement climatique » sans cesse, c’est mettre au centre la question des émissions et du carbone, au risque de négliger l’adaptation et la vulnérabilité des territoires. Ne parler que de « changement climatique », c’est prendre le risque de naturaliser le phénomène, ou de le percevoir comme une simple évolution à accompagner, plus que comme un déséquilibre à limiter autant que possible.
Les institutions françaises et européennes ont désormais intégré cette double exigence : atténuer le réchauffement et s’adapter au changement. Encore faut-il que ce double mouvement soit lisible pour les citoyens, qui entendent ces mots au quotidien sans toujours en percevoir les nuances.
À l’échelle locale, la question n’est pas théorique : elle conditionne la façon de présenter un plan de mobilité, un projet de renaturation, une rénovation d’école ou un nouveau règlement d’urbanisme. Est-ce une réponse à la chaleur qui augmente, à un climat qui se transforme, ou aux deux à la fois ? Dire précisément ce que l’on fait, et pourquoi, n’est pas un luxe de communicant : c’est une condition de la confiance et de l’adhésion.
Dans un contexte où chaque dixième de degré compte, les mots eux aussi comptent. Non parce qu’ils suffiraient à eux seuls à infléchir les courbes d’émissions, mais parce qu’ils structurent la manière dont nos sociétés comprennent l’enjeu, hiérarchisent les priorités et acceptent – ou non – les changements profonds que la transition climatique implique.














