Bassines sainte-soline : conflit autour de l’eau, enjeux agricoles et impacts écologiques

Bassines sainte-soline : conflit autour de l’eau, enjeux agricoles et impacts écologiques

À Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres, une infrastructure agricole aurait pu rester un dossier technique parmi d’autres : un projet de réserve d’eau destinée à l’irrigation. Elle est devenue l’un des symboles les plus visibles des tensions autour de la gestion de l’eau en France, sur fond de sécheresses répétées et de transition agricole encore inachevée.

Au cœur du débat : les « méga-bassines », ces retenues d’eau de plusieurs centaines de milliers de mètres cubes, remplies en hiver pour sécuriser l’arrosage estival de certaines cultures. Faut-il y voir un outil d’adaptation au changement climatique, ou une fuite en avant dans un modèle agricole intensif déjà sous pression ?

Pour comprendre ce conflit, il faut articuler trois dimensions : le cycle de l’eau dans un contexte de dérèglement climatique, les besoins (et limites) de l’agriculture irriguée, et les effets concrets sur les milieux naturels et les territoires ruraux. Sainte-Soline est moins un cas isolé qu’un révélateur de lignes de fracture qui traversent de nombreux bassins versants français.

Un conflit local qui dit quelque chose de la France de l’eau

Les manifestations de Sainte-Soline en 2022 et 2023 ont braqué les projecteurs nationaux sur un dossier suivi depuis des années par les instances de l’eau et les collectivités locales. Le projet s’inscrit dans un ensemble de 16 réserves de substitution prévues sur le bassin de la Sèvre niortaise et du Marais poitevin, représentant à terme plusieurs millions de mètres cubes d’eau stockés.

Quelques ordres de grandeur aident à situer le débat :

  • Selon Météo-France, l’année 2022 a été la plus sèche jamais enregistrée en France depuis le début des mesures en 1959, avec un déficit pluviométrique d’environ 25 %.
  • Le Poitou-Charentes fait partie des régions les plus exposées aux sécheresses estivales récurrentes, avec des restrictions d’usage de l’eau pour l’irrigation quasiment chaque année.
  • L’agriculture représente en moyenne autour de 45 % des prélèvements d’eau douce en France métropolitaine, mais cette part grimpe largement au-dessus de 70 % en été dans certains bassins versants.

Dans ce contexte, la sécurisation de l’accès à l’eau devient un enjeu économique et social majeur pour les exploitations. Mais elle interroge aussi la capacité des nappes, des cours d’eau et des zones humides à encaisser ces prélèvements dans un climat plus chaud et plus sec, alors que la Directive-cadre européenne sur l’eau impose d’atteindre ou de maintenir le bon état écologique des masses d’eau.

Que sont exactement les « méga-bassines » ?

Le terme « méga-bassine » n’existe pas dans le droit français. Il s’agit d’un vocable militant pour désigner des réserves de substitution. Juridiquement, ces ouvrages sont des plans d’eau artificiels, généralement creusés dans le sol et entourés de digues, bâchés pour limiter l’évaporation et les pertes.

Le principe est le suivant : l’eau est prélevée en automne et en hiver dans les nappes ou les cours d’eau, à des périodes où la ressource est théoriquement plus abondante, puis stockée dans les bassines pour être utilisée l’été, notamment pour l’irrigation du maïs, des légumes et parfois des semences.

Les défenseurs du dispositif avancent trois arguments principaux :

  • Limiter les prélèvements en été dans les nappes et les rivières au moment où elles sont les plus vulnérables.
  • Sécuriser les revenus des exploitations face à la variabilité climatique croissante.
  • Permettre des changements de pratiques (réduction globale des volumes, assolement plus diversifié, engagements environnementaux) négociés en contrepartie de l’accès à l’eau stockée.

Les opposants soulignent, eux, plusieurs points de friction :

  • Des prélèvements hivernaux qui restent problématiques dans des bassins déjà structurellement déficitaires.
  • Une évaporation non négligeable malgré les bâches, surtout dans un climat plus chaud.
  • Une concentration des droits d’accès à l’eau au profit d’un nombre limité d’exploitations, souvent les plus grandes et les plus capitalisées.
  • Le risque d’ancrer un système agricole fortement dépendant de l’irrigation, au lieu d’engager une transformation plus profonde des modèles de production.

Sainte-Soline incarne cette controverse : un ouvrage important, visible dans le paysage, qui symbolise les arbitrages entre eau pour l’agriculture, eau pour les milieux, eau pour les autres usages… et la question de qui décide.

Un projet sous haute tension : acteurs, oppositions, alliances

Le projet de bassines du bassin Sèvre niortaise–Mignon est porté par une coopérative d’agriculteurs, avec le soutien de l’État et de l’Agence de l’eau Loire-Bretagne, dans le cadre de protocoles d’accord signés en 2018. Ces protocoles lient l’accès à l’eau stockée à des engagements agro-environnementaux (réduction des volumes prélevés, aménagements favorables à la biodiversité, évolution des assolements).

Autour, le paysage des acteurs est particulièrement fragmenté :

  • Des syndicats agricoles majoritaires (FNSEA, JA) qui voient dans ces réserves un outil indispensable d’adaptation, au risque sinon de fermetures d’exploitations et de désindustrialisation des filières agroalimentaires locales.
  • Des syndicats minoritaires (Confédération paysanne) et collectifs d’agriculteurs qui défendent au contraire une adaptation par la sobriété hydrique, la diversification des cultures, l’agroécologie, jugeant les bassines coûteuses, inéquitables et risquées.
  • Des associations environnementales et naturalistes qui alertent sur l’état déjà fragile du Marais poitevin, en particulier des nappes et zones humides, et pointent le non-respect possible des objectifs de bon état écologique.
  • Des élus locaux partagés, pris entre maintien d’une activité économique structurante et inquiétudes sur l’acceptabilité sociale et écologique du projet.

Les affrontements parfois violents autour du chantier de Sainte-Soline ont ajouté une dimension sécuritaire et politique au dossier, avec des débats nationaux sur le maintien de l’ordre, la criminalisation de la contestation écologique ou encore le rôle des « soulèvements de la terre ». Mais derrière les images de heurts se pose une question simple : comment se construit la légitimité des décisions de gestion de l’eau sur un territoire ? Par des commissions spécialisées et des arrêtés préfectoraux, ou par une délibération plus largement partagée ?

Quels enjeux agricoles derrière les bassines ?

Le Poitou-Charentes est une région d’agriculture intensive de grandes cultures (céréales, oléagineux, maïs) et d’élevages. L’irrigation est devenue un levier central pour sécuriser les rendements, en particulier sur le maïs, très consommateur d’eau en été.

Les partisans des bassines mettent en avant plusieurs points :

  • Sans irrigation sécurisée, certaines cultures deviennent trop risquées, les banques suivent moins, les filières locales peuvent se désengager.
  • Les pertes de rendement liées aux sécheresses répétées fragilisent déjà des exploitations, entraînant parfois des cessations d’activité.
  • La demande alimentaire, notamment en maïs pour l’alimentation animale et certaines industries, reste élevée, en France comme à l’export.

Face à cela, les critiques avancent un autre scénario d’adaptation :

  • Réduire la dépendance à l’irrigation en modifiant l’assolement (moins de maïs d’été, plus de cultures d’hiver, de légumineuses, de prairies temporaires).
  • Renforcer les pratiques d’agroécologie : couverts végétaux permanents, haies, agroforesterie, qui améliorent la rétention d’eau des sols.
  • Repenser les systèmes d’élevage pour moins dépendre de cultures irriguées très gourmandes en eau.
  • Orienter les aides publiques vers les transitions de systèmes plutôt que vers des infrastructures de stockage discutables sur le plan hydrologique.

Derrière le conflit autour de Sainte-Soline, un débat de fond se dessine : l’adaptation climatique doit-elle prioritairement protéger les modèles existants, ou servir de levier pour accélérer leur transformation ? Et à quel coût social, pour les agriculteurs comme pour les autres usagers du territoire ?

Impacts écologiques et hydrologiques : que disent les études ?

L’un des points les plus sensibles est l’impact réel des bassines sur la ressource en eau et la biodiversité. Les études sont nombreuses mais pas toujours convergentes, et varient selon les contextes hydrogéologiques locaux.

Quelques éléments reviennent toutefois régulièrement dans l’expertise :

  • Dans des bassins en déficit structurel, même des prélèvements hivernaux peuvent compromettre l’atteinte des débits biologiques nécessaires aux écosystèmes aquatiques, surtout quand les hivers deviennent plus secs.
  • Le stockage en surface, même bâché, peut entraîner des pertes par évaporation, plus importantes que si l’eau restait dans les nappes ou les cours d’eau.
  • La multiplication de retenues peut modifier les dynamiques hydrologiques locales : recharge des nappes, alimentation des zones humides, soutiens d’étiage naturels.
  • Les infrastructures elles-mêmes artificialisent des surfaces et peuvent altérer les continuités écologiques, même si des aménagements paysagers peuvent en limiter l’impact.

Les partisans des bassines mettent en avant les études d’impact, obligatoires, et l’encadrement par les schémas directeurs d’aménagement et de gestion des eaux (SDAGE) et les schémas d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE). Les opposants contestent la qualité de certains diagnostics, l’actualisation des données face au changement climatique, et le respect des engagements pris dans les protocoles.

Le Marais poitevin, classé parc naturel régional et reconnu zone humide d’importance internationale (Ramsar), illustre cette tension : le maintien de ses fonctions écologiques (réservoir de biodiversité, régulation des crues, soutien d’étiage) exige des niveaux d’eau suffisants, alors même que les prélèvements agricoles, domestiques et industriels se cumulent.

Un cadre juridique en mouvement

Les réserves de substitution comme Sainte-Soline s’inscrivent dans un cadre réglementaire complexe, au croisement du droit de l’eau, du droit de l’environnement, de la politique agricole et des directives européennes.

Plusieurs instruments sont déterminants :

  • La Directive-cadre sur l’eau (DCE) impose l’atteinte du bon état des eaux et encadre les dérogations possibles. Les projets de bassines doivent démontrer qu’ils ne compromettent pas ces objectifs.
  • Les SDAGE et SAGE, élaborés à l’échelle des bassins, définissent les volumes prélevables, les priorités d’usage et les conditions de gestion des ressources.
  • Les arrêtés préfectoraux de protection de la ressource et de restriction des usages, de plus en plus fréquents, fixent les règles de prélèvement en fonction de seuils (débits, niveaux de nappes).
  • La loi française sur l’eau et les milieux aquatiques (LEMA) encadre les ouvrages hydrauliques et les autorisations environnementales.

À Sainte-Soline, plusieurs contentieux ont été engagés par des associations et collectivités contre les arrêtés autorisant les bassines, aboutissant parfois à des annulations ou suspensions, parfois à des validations, au gré des juridictions et des évolutions du dossier. Cette instabilité juridique nourrit l’impression d’un cadre mouvant, difficilement lisible pour les acteurs de terrain.

Parallèlement, la stratégie française d’adaptation au changement climatique insiste de plus en plus sur la notion de sobriété hydrique et sur la nécessité de hiérarchiser les usages de l’eau (« eau potable d’abord », puis besoins écologiques, puis usages économiques), ce qui peut rebattre les cartes pour les futurs projets d’infrastructures.

Quelles pistes pour sortir de l’impasse ?

Le dossier de Sainte-Soline laisse peu de place à la neutralité de façade. Pourtant, plusieurs leviers existent pour dépasser un face-à-face stérile entre « pro » et « anti » bassines, et replacer la question de l’eau dans une stratégie territoriale partagée.

Parmi les pistes souvent évoquées par les chercheurs, associations et certains élus :

  • Renforcer la participation réelle des acteurs locaux : conférences de l’eau territoriales, jurys citoyens, co-construction des scénarios d’adaptation, avec une transparence accrue des données (niveaux de nappes, débits, volumes prélevés).
  • Mettre à jour les diagnostics hydrologiques avec des scénarios climatiques récents, y compris des hypothèses de sécheresses extrêmes récurrentes, pour ne pas dimensionner les infrastructures sur des moyennes climatiques dépassées.
  • Expérimenter des contrats de transition hydrique qui conditionnent toute nouvelle infrastructure à des engagements mesurables de réduction des volumes prélevés, de diversification des systèmes agricoles et de restauration des milieux aquatiques.
  • Réorienter les financements publics pour qu’ils privilégient les solutions fondées sur la nature (restauration de zones humides, reconstitution de haies, renaturation de berges) et les changements de systèmes de culture, plutôt que des solutions purement technologiques.
  • Faire de la sobriété en eau un objectif partagé, y compris pour les autres secteurs (industrie, tourisme, aménagement urbain), afin de ne pas focaliser le débat uniquement sur l’agriculture, tout en reconnaissant son poids dans les prélèvements estivaux.

Sainte-Soline pose aussi une question plus large de justice environnementale : qui supporte les risques (raréfaction de la ressource, dégradation des milieux) et qui bénéficie des sécurités (accès garanti à l’eau, stabilité économique) ? Tant que ces questions resteront traitées principalement dans des instances techniques, sans véritable débat démocratique, les tensions ont peu de chances de s’apaiser.

La France entre dans une ère où les arbitrages sur l’eau seront de plus en plus fréquents, et de plus en plus sensibles. Les bassines de Sainte-Soline ne sont qu’un des premiers terrains où se jouent ces choix. La manière dont ce dossier sera géré — en contentieux, en confrontation, ou en recomposition des politiques de l’eau et de l’agriculture — donnera un signal fort sur la capacité des territoires à organiser, plutôt qu’à subir, la transition hydrique et agricole à venir.

More From Author

Filtre pfas robinet : solutions disponibles pour réduire les polluants éternels dans l’eau potable

Filtre pfas robinet : solutions disponibles pour réduire les polluants éternels dans l’eau potable

Filtre a eau charbon actif : efficacité réelle, limites et conseils pour un usage domestique

Filtre a eau charbon actif : efficacité réelle, limites et conseils pour un usage domestique