En France, plus de 2 millions de tonnes d’engrais azotés sont utilisées chaque année, dont une part importante sous forme d’ammonitrate. Incontournable pour la fertilisation des grandes cultures, ce produit reste pourtant largement méconnu du grand public… jusqu’à ce qu’un accident survienne. Les explosions d’AZF à Toulouse (2001) ou du port de Beyrouth (2020) ont braqué les projecteurs sur le nitrate d’ammonium, dont l’ammonitrate est une forme commerciale. Mais que recouvre exactement ce terme ? Quels risques pour la santé, la sécurité des sites industriels et l’environnement ? Et comment le cadre réglementaire tente-t-il de les encadrer ?
Qu’est-ce que l’ammonitrate, au juste ?
L’« ammonitrate » désigne un engrais azoté solide composé de nitrate d’ammonium et de charges inertes (souvent du carbonate de calcium). Il est généralement commercialisé à des teneurs en azote de 27 à 33,5 %, ce qui en fait un produit très concentré, recherché pour son efficacité agronomique.
Sa popularité tient à trois caractéristiques :
- Une haute teneur en azote : l’élément clé pour la croissance des plantes, notamment céréales et colza.
- Une bonne stabilité agronomique : il agit rapidement sur les cultures, même en conditions climatiques variables.
- Une facilité d’épandage : sous forme de granulés ou de prills, il se stocke et se manipule facilement… du moins en apparence.
Sur le plan chimique, tout l’enjeu tient au nitrate d’ammonium, classé comme substance oxydante : il ne brûle pas par lui-même mais alimente vigoureusement la combustion d’autres matériaux, et peut, dans certaines conditions, subir une décomposition explosive.
Un produit explosif ? Nuancer le risque… sans le minimiser
L’ammonitrate destiné à l’agriculture contient des charges inertes qui le rendent moins sensible que le nitrate d’ammonium pur. En Europe, la réglementation encadre strictement sa composition et son comportement thermique. Cependant, le risque n’est pas nul : des incidents dans des entrepôts agricoles ou des coopératives en témoignent régulièrement.
Les mécanismes de danger reposent sur plusieurs facteurs combinés :
- La température : au-delà d’environ 170–200 °C, le nitrate d’ammonium peut se décomposer de manière violente.
- La présence d’impuretés ou de combustibles : huiles, bois, plastiques, matières organiques peuvent aggraver l’incendie.
- Le confinement : dans un silo, un bâtiment clos ou un container, la pression peut monter très rapidement.
- La masse de produit stockée : plus les volumes sont importants, plus le potentiel de dommages est élevé.
En France, la plupart des sites stockant de grandes quantités d’ammonitrate sont classés ICPE (installations classées pour la protection de l’environnement) et, pour les volumes les plus importants, Seveso. Cela implique des études de dangers, des plans d’urgence et une surveillance renforcée des conditions de stockage.
Retour sur quelques catastrophes : ce que l’on sait et ce qui change
Les explosions catastrophiques impliquant du nitrate d’ammonium ne concernent pas toujours de l’ammonitrate agricole au sens strict, mais elles illustrent les risques liés à cette famille de substances.
- Toulouse, AZF (2001) : environ 300 tonnes de nitrate d’ammonium (qualité industrielle) explosent, causant 31 morts et des milliers de blessés. Les enquêtes ont mis en évidence des problèmes de stockage, de mélange de produits et de maîtrise des risques sur un site industriel complexe.
- Beyrouth (2020) : plus de 2 000 tonnes de nitrate d’ammonium entreposées pendant des années dans un hangar portuaire explosent, provoquant des dégâts massifs en zone urbaine dense. Le cas extrême d’un stockage mal contrôlé, dans un contexte institutionnel fragile.
- Incendies et décompositions thermiques dans des dépôts agricoles : en France et en Europe, plusieurs sinistres de moindre ampleur (incendies de hangars, décomposition sans explosion) rappellent que les règles de stockage ne sont pas qu’un formalisme administratif.
À chaque fois, les mêmes questions émergent : volumes stockés, séparation avec d’autres matières (pesticides, carburants, fourrages), qualité de la ventilation, maîtrise des sources d’ignition, vieillissement du produit. Les retours d’expérience alimentent les mises à jour de la réglementation française et européenne, de la directive Seveso III au règlement européen sur les engrais.
Quels risques pour la santé des professionnels et des riverains ?
Au quotidien, l’ammonitrate ne se comporte pas comme une bombe à retardement, mais il présente plusieurs risques sanitaires, surtout pour les personnes qui le manipulent régulièrement.
Pour les agriculteurs et salariés de coopératives, les expositions concernent principalement :
- L’inhalation de poussières lors du chargement, déchargement ou épandage : elle peut irriter les voies respiratoires, en particulier chez les personnes asthmatiques ou déjà fragilisées.
- Le contact cutané ou oculaire : les poussières ou granulés peuvent provoquer rougeurs, démangeaisons, voire brûlures légères en cas de contact prolongé avec une peau humide ou des muqueuses.
- Les risques physiques liés à la manutention de big-bags et de palettes lourdes, souvent sous-estimés par rapport aux risques chimiques.
Les fiches de données de sécurité (FDS) des engrais précisent systématiquement les équipements recommandés : gants adaptés, lunettes, éventuellement masque anti-poussières. Sur le terrain, l’application de ces consignes reste variable, en particulier dans les petites structures où la culture de prévention est moins installée.
Pour les riverains de sites de stockage importants, le risque sanitaire au quotidien est faible en dehors d’un accident majeur. L’exposition chronique aux poussières est en général limitée par les dispositifs de confinement et de ventilation. En revanche, en cas d’incendie ou de décomposition massive, des gaz irritants (oxydes d’azote, ammoniac) peuvent être émis, justifiant les plans d’évacuation prévus par les plans particuliers d’intervention (PPI) autour des sites Seveso.
Des impacts environnementaux durables, bien au-delà du risque d’explosion
L’ammonitrate est principalement utilisé comme fertilisant azoté. C’est à ce titre que ses impacts environnementaux sont les plus significatifs, bien davantage que par le risque accidentel, statistiquement rare mais à conséquences potentiellement très lourdes.
On peut distinguer trois types de pressions majeures sur l’environnement :
- La pollution de l’eau par les nitrates
Après épandage, une partie de l’azote n’est pas absorbée par les cultures. Sous forme de nitrates, il peut être lessivé vers les nappes phréatiques et les cours d’eau. La France est régulièrement rappelée à l’ordre par la Commission européenne pour la qualité de ses eaux, malgré la directive Nitrates (1991) et les programmes d’actions en zones vulnérables.
Les conséquences sont bien connues :
- Potabilité de l’eau compromise localement, avec des coûts élevés de traitement pour les collectivités.
- Eutrophisation des milieux aquatiques : prolifération d’algues, diminution de l’oxygène dissous, mortalité de poissons.
- Algues vertes sur certaines côtes, notamment en Bretagne, où la question des effluents agricoles est récurrente.
- Les émissions de gaz à effet de serre
Une partie de l’azote apporté au sol est transformée en protoxyde d’azote (N₂O), un gaz à effet de serre dont le pouvoir de réchauffement global est environ 265 fois supérieur à celui du CO₂ sur 100 ans. Selon le GIEC, l’agriculture représente près de 60 % des émissions anthropiques de N₂O, en grande partie liées aux engrais azotés minéraux.
La chimie de l’engrais ne fait pas tout – les pratiques agricoles (doses, moments d’application, type de sol, climats) sont déterminantes – mais l’ammonitrate, en tant qu’engrais azoté concentré, est directement concerné. Réduire la dépendance à ces intrants et optimiser leur usage est donc un levier clé des stratégies climat.
- L’acidification et la dégradation des sols
L’apport massif et répété d’engrais azotés peut modifier le pH des sols, perturber la faune et la flore du sol (vers de terre, microorganismes) et réduire la capacité des terres à stocker du carbone. L’enjeu n’est pas tant la « toxicité » intrinsèque de l’ammonitrate que la dépendance structurelle à un modèle d’agriculture intensif, peu économe en intrants.
Un encadrement réglementaire renforcé en Europe et en France
Face à ces risques, l’ammonitrate et les engrais à base de nitrate d’ammonium font l’objet d’un encadrement réglementaire dense, qui se déploie à plusieurs niveaux.
- Réglementation européenne
Plusieurs textes majeurs s’appliquent :
- Le règlement (UE) sur les engrais (nouveau cadre applicable depuis 2022) fixe des exigences de sécurité, de composition et d’étiquetage, y compris des tests de résistance à la détonation pour les engrais à base de nitrate d’ammonium.
- Le règlement CLP (classification, étiquetage, emballage) définit les catégories de danger (comburant, irritant, etc.) et les pictogrammes obligatoires.
- La directive Seveso III impose des obligations renforcées pour les sites stockant des quantités importantes de substances dangereuses, dont le nitrate d’ammonium à certains seuils.
- La directive Nitrates encadre l’usage agronomique pour limiter les rejets vers les eaux.
- Cadre français : ICPE, plans de prévention et usage agricole
En France, les entrepôts, usines de fabrication et plateformes de conditionnement d’ammonitrate sont soumis à la législation sur les ICPE. Selon les quantités stockées, les obligations vont de la simple déclaration à l’autorisation avec études d’impact et de dangers, voire au classement Seveso seuil haut.
Les installations doivent notamment :
- Respecter des distances minimales avec les habitations et autres sites sensibles.
- Mettre en œuvre des mesures de prévention incendie : détection, séparation des produits combustibles, accès pompiers.
- Prévoir des plans d’urgence internes et, pour les sites Seveso, des plans d’intervention élaborés par les préfectures avec information des populations.
Côté usage agricole, des dispositifs comme les programmes d’actions nitrates, la conditionnalité des aides de la PAC, ou encore les chartes locales de bonnes pratiques visent à :
- Limiter les doses d’azote en fonction des besoins réels des cultures.
- Interdire l’épandage à certaines périodes (sols gelés, fortes pluies annoncées).
- Encourager la couverture des sols (couverts végétaux) pour réduire les fuites de nitrates.
Entre indispensable agronomique et dépendance structurelle
Pour la plupart des agriculteurs de grandes cultures, l’ammonitrate n’est pas un « choix » mais un outil de travail presque incontournable, sous contrainte d’objectifs de rendement et de compétitivité. La vraie question n’est donc pas « faut-il supprimer l’ammonitrate ? », mais : comment réduire la dépendance aux engrais azotés minéraux tout en préservant la viabilité économique des exploitations et la sécurité alimentaire ?
Plusieurs voies sont déjà explorées :
- Optimisation de la fertilisation : outils d’aide à la décision, capteurs sur les cultures, modulation intraparcellaire, qui permettent de réduire les doses sans pénaliser les rendements.
- Substitution partielle par l’azote organique : effluents d’élevage, composts, digestats de méthanisation, à condition d’en maîtriser la qualité et la répartition territoriale.
- Développement des légumineuses (pois, luzerne, trèfle…) capables de fixer l’azote atmosphérique, réduisant les besoins en engrais des rotations.
- Transition vers des systèmes agroécologiques : diversification des cultures, allongement des rotations, agronomie de précision, qui visent à « faire travailler » davantage les écosystèmes naturels.
Ces leviers ne sont pas neutres : ils impliquent des changements de pratiques, d’investissements, d’organisation du travail et de filières. Ils supposent aussi un accompagnement public, des formations, et parfois une remise en cause du modèle orienté vers le rendement maximum à l’hectare.
Comment mieux maîtriser les risques, de l’usine au champ ?
La réduction des risques liés à l’ammonitrate repose à la fois sur la technique et sur l’organisation. Quelques axes concrets se dégagent, du côté des industriels comme des agriculteurs.
- Dans les sites industriels et de stockage
Les industriels du secteur ont déjà mis en place, souvent sous contrainte réglementaire, des mesures telles que :
- Conception des bâtiments limitant le confinement excessif et facilitant l’évacuation des gaz chauds en cas d’incendie.
- Séparation stricte entre ammonitrate et matières combustibles ou incompatibles.
- Contrôle rigoureux de la qualité des lots (teneur en eau, granulométrie, stabilité thermique).
- Formation des équipes à la gestion des départs de feu : toutes les méthodes d’extinction ne sont pas adaptées à l’ammonitrate.
Les inspections régulières des DREAL, les mises à jour des études de dangers et l’implication des collectivités locales dans les plans de prévention contribuent également à une meilleure maîtrise des risques.
- Sur les exploitations agricoles
À l’échelle des fermes, plusieurs bonnes pratiques peuvent réduire à la fois les risques de sécurité et l’empreinte environnementale :
- Stocker les engrais dans des bâtiments dédiés, secs, ventilés, à l’écart des sources de chaleur et des carburants.
- Éviter le stockage prolongé de big-bags entamés, sujets aux fuites et à la prise en masse.
- Respecter scrupuleusement les consignes des FDS : EPI, précautions en cas d’incendie, gestion des déversements.
- Adapter les doses d’ammonitrate aux besoins des cultures, en s’appuyant sur des analyses de sol et des outils de pilotage.
- Intégrer les apports dans une stratégie globale de fertilisation qui valorise au maximum l’azote organique disponible sur l’exploitation.
Au-delà de la seule responsabilité individuelle, ces évolutions passent par les coopératives, les chambres d’agriculture, les réseaux techniques et les politiques publiques de soutien à la transition.
Un révélateur des contradictions de la transition écologique
L’ammonitrate illustre, à lui seul, plusieurs tensions structurelles de la transition écologique :
- Entre sécurité alimentaire et réduction des intrants chimiques.
- Entre impératif de rendement et protection des sols et de l’eau.
- Entre prévention des risques industriels et concentration des activités (usines, silos, plateformes logistiques).
Les catastrophes spectaculaires mettent brutalement en lumière les dangers les plus visibles : explosions, panaches de fumée, bâtiments soufflés. Mais la face la plus durable du risque ammonitrate est diffuse : émissions de protoxyde d’azote, nitrates dans les nappes, appauvrissement des sols. Elle ne fait pas la une des journaux, mais pèse sur les territoires et leurs habitants à long terme.
Mettre ce produit sous surveillance ne signifie pas diaboliser les agriculteurs ni les industriels, mais questionner collectivement notre dépendance aux engrais azotés et les conditions de leur usage. En d’autres termes : comment sortir progressivement d’une « addiction » à l’azote minéral tout en évitant de nouveaux AZF ou Beyrouth, et sans fragiliser davantage des exploitations déjà sous pression ?
C’est à cette articulation fine entre sécurité, souveraineté alimentaire et protection des écosystèmes que se jouent, en grande partie, les politiques publiques à venir sur les engrais azotés, dont l’ammonitrate reste l’un des symboles les plus sensibles.














